Sans modération

Chroniques musique (septembre) : Marguerite sur écoute !

MUSIQUE CLASSIQUE

 

Nadia Boulanger

Mademoiselle-première audience, Delos, 2017

Cet album est dédié aux compositions de Nadia Boulanger. Celle qui fut de loin la plus influente professeur de composition de la première moitié du XXè siècle, considérait ses propres œuvres  comme « nulles » et préféra mettre en avant celles de sa sœur Lili. Ce double cd nous fait découvrir des mélodies, des pièces pour piano seul ou violoncelle et piano ainsi que pour orgue, interprétées par un casting étoilé. « Les harmonies et les textes ont été écrits de manière si naturelle et organique, que j’ai trouvé très facilement la manière de les interpréter. » E. Crossley-Mercer

 

 

ROCK

 

Radio Birdman

The Essential : 1974-1978, Subpop 2001

Radio Birdman est un groupe de rock australien formé en 1974 par Deniz Tek (guitare) et Rob Younger (chant).

Ils sont principalement influencés par les groupes de Detroit : Stooges et MC5 (Deniz Tek  jouera dans New Race avec divers membres de ces deux groupes) ainsi que le Blue Oyster Cult.

Radio Birdman publie deux albums : Radios Appear en 1977 et Livin Eyes en 81… deux disques exceptionnels et particulièrement rageurs que l’on retrouve ici compilés dans  The Essential Radio Birdman 1974-1978

Le groupe se dissout en 1981 mais se reforme une première fois en 1996 pour une tournée qui donne naissance à l’album live Ritualism.

 

 

 

CHANSON FRANCOPHONE

 

Hélène Piris

Tour du monde, Noonsi productions, 2017

 

 

Hélène Piris est une aventurière de la chanson française. Mâtinées de musique du monde et de jazz, ses chansons explorent de nouveaux territoires avec cette évidence qui touche en plein coeur.

Sa voix puissante porte haut des textes savoureux (Ombres chinoises), hérités d’une chanson de paroles dont elle se réclame, le tout sur des rythmes ensoleillés. Faisant corps avec son violoncelle, Hélène nous embarque grâce à son énergie, sa sensibilité et son humour.

 

 

 

 

 

 

 

 

Sans modération

Une vie, un seul roman (3/3)

 

Après ses deux premiers volets (partie 1, partie 2), notre série littéraire s’achève avec une dernière catégorie : les inclassables, dont on sait parfois peu de choses et qui ont laissé essentiellement en héritage un roman unique.

Dorothy BUSSY (1865-1960) / Olivia (Mercure de France, 2016)

Zelda FITZGERALD / Accordez-moi cette valse (Laffont ; Pavillons, 2007)

James ROSS (1911-1990) / Une poire pour la soif (Gallimard ; Folio. Policier, 1999)

AGUÉEV (1898-1973) / Roman avec cocaïne (Belfond, 2003)

Fritz ZORN (1944-1976) / Mars : je suis jeune et riche et cultivé, et je suis malheureux, névrosé et seul  (Gallimard ; Folio, 1982)

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Dorothy BUSSY (1865-1960)

Olivia (Mercure de France, 2016)

« L’amour a toujours été la grande affaire de ma vie, la seule qui m’ait paru – non : que j’ai sentie – être d’une importance suprême » écrivait Dorothy Bussy dans son avant-propos à Olivia lors de sa parution en 1949 sous le pseudonyme … d’Olivia.

Dorothy Bussy, née Strachey, était une proche de Leonard et Virginia Woolf et de leur groupe de Bloomsbury. Et c’est Leonard Woolf qui publia son roman en 1949. Elle avait écrit ce roman au début des années 30. Son grand ami André Gide (dont elle traduisit les œuvres en anglais) ne fut, dit-on, guère enthousiasmé, aussi attendit-elle avant de se décider à le faire publier. Le succès fut immédiat… et objet de scandale. Car il s’agit ici d’un amour entre deux jeunes femmes, d’un amour qui ne pourra jamais être explicitement nommé.

Devenu un classique de la littérature saphique, ce roman, en partie autobiographique, raconte donc les premiers émois d’une jeune Anglaise de 16 ans, envoyée dans un pensionnat français pour jeunes filles de bonne famille, tenu par un couple de femmes. La jeune élève va peu à peu être subjuguée par l’une d’elles, Mlle Julie. Entraînée naïvement dans une aventure qui la dépasse, elle laisse échapper sa candeur. Tout est évoqué en subtilité, en retenue, malgré une ferveur, une exaltation des sens, dans cette passion qui n’est peut-être pas vraiment partagée. Rien de mièvre, juste une élégance, une sincérité adolescente.

Pour l’anecdote, c’est l’auteur des Thibault, Roger Martin du Gard, qui traduisit en français le roman de son amie Dorothy… sans comprendre un seul mot d’anglais ! Dorothy lui proposait un mot à mot qu’il se contentait de traduire à la lettre ! Une traduction parfaitement assumée par Martin du Gard : « Ce ne sera peut-être pas une « bonne traduction » mais ce sera une « ingénieuse équivalence.» Si, en anglais, c’est une « œuvre d’art », j’espère que c’en sera une, aussi, en français. Je me pénètre du sens des phrases, je scrute les intentions de l’auteur, d’après l’informe traduction littérale que Dorothy m’a donnée, puis je me laisse aller à rendre ce sens et ces intentions dans ma langue à moi, que je m’efforce de rendre aussi naturelle, aussi claire et fluide que possible.» Il dit encore : « Je me console de ces imperfections de ma traduction peu littérale, en songeant au pathos qu’un traducteur de métier, plus fidèle, nous aurait sans doute infligé.» Dorothy Bussy et Martin du Gard nous ont donné un roman qui a néanmoins su saisir les premiers émois de l’amour, le seul écrit de Dorothy Bussy. À l’exception de la correspondance qu’elle entretint, tout au long de sa vie, avec Gide.

À lire également :

Correspondance André Gide – Dorothy Bussy. 1, juin 1918 – décembre 1924 (Gallimard ; Cahiers André Gide. 9, 1979)

Correspondance André Gide – Dorothy Bussy. 2, janvier 1925 – novembre 1936 (Gallimard ; Cahiers André Gide. 10, 1981)

Correspondance André Gide – Dorothy Bussy. 3, janvier 1937 – janvier 1951 (Gallimard ; Cahiers André Gide. 11, 1982)

 


Zelda FITZGERALD (1900-1948)

Accordez-moi cette valse (R. Laffont ; Pavillons, 2007)

C’est en 1932, lors de l’un de ses multiples internements en hôpital psychiatrique, que Zelda Fitzgerald écrit en quelques semaines Accordez-moi cette valse, son seul roman (publié).

La trame est autobiographique : l’héroïne, Alabama Beggs, le double de Zelda, est une jeune fille du Sud, impétueuse, délurée et rebelle, élevée avec ses sœurs dans une relative liberté par un père austère, le juge Beggs, et une mère douce et attentive. Elle scandalise la société bien pensante de Montgomery par ses flirts et ses multiples provocations. « La guerre amenait dans la ville des tas d’hommes qui, sauterelles bienveillantes, s’attaquaient au fléau des filles sans mari qui avait frappé le Sud depuis son déclin économique. (…) Les filles tourbillonnaient de l’un à l’autre avec l’impulsion interne d’un cocon que l’on dévide. » Jusqu’au jour où elle va tomber amoureuse d’un bel aviateur et peintre à succès, David Knight, qui n’est autre que le double de Francis Scott. Après une lune de miel orageuse, ils s’installent à New-York puis voyagent en France et en Italie, vivant une vie de bohème et d’excentricité. Ce sont les années folles passées dans un tourbillon destructeur. Une enfant naît, Bonnie. Mais le désenchantement va alors surgir. Alabama flirte avec un aviateur français, David s’éloigne. Malheureuse, elle se lance à corps perdu dans la danse. Peu à peu, le couple va sombrer.

Avec Accordez-moi cette valse, Zelda a mis en scène de manière saisissante sa vie avec Scott. Quand intervient la fêlure ? La jalousie gagne le couple qui se déchire. Zelda, à la recherche de sa propre identité artistique, aimerait s’exprimer par l’écriture, mais c’est le domaine réservé de Scott. C’est la raison pour laquelle, elle va se lancer à corps perdu dans la danse, seule discipline, pense t-elle, où Scott ne peut pas la concurrencer. Mais la quête de Zelda va se révéler vaine, illusoire car Scott n’hésite pas à s’emparer du matériau de leur couple au profit de son œuvre littéraire avec par exemple Tendre est la nuit (paru en 1932) qui met en scène, dans une clinique suisse, le personnage de Nicole Diver, malade, qui détruit le couple qu’elle forme avec le brillant psychiatre Dick Diver.

Autre exemple : dans Journal de la création, un essai sur les couples d’écrivains, dans lequel Nancy Huston rapporte cet entretien entre Zelda et Scott devant le docteur Rennie, médecin de Zelda :

« Scott : Je veux faire les choses à ma façon

Zelda : Et moi, je veux avoir le droit de les faire de ma façon à moi

Scott : Et tu ne peux pas l’avoir sans me briser, donc tu dois y renoncer… et ne plus écrire de roman

Zelda : N’importe quel roman ?

Scott : Si tu écris une pièce, le sujet ne pourra en être la psychiatrie, et elle ne devra pas se passer sur la Côte d’Azur ni en Suisse et, quelle que soit l’idée, elle devra m’être soumise au préalable. »

Couple emblématique de cette Génération perdue qui, après la Guerre de 14, fut l’incarnation des Années folles, Scott et Zelda se détruisirent complètement. Zelda, diagnostiquée schizophrène, fut internée pour la première fois en 1930. Elle subit des traitements inhumains, refit surface à maintes reprises avant de mourir brûlée vive, une nuit de 1948, dans l’incendie de l’hôpital psychiatrique d’Asheville.

Scott, lui, était mort d’une crise cardiaque en 1940.

À lire également :

Alabama song / Gilles Leroy (Gallimard ; Folio, 2009)

Alabama song / Gilles Leroy (Gallimard, 2010) – Livre audio

Alabama song / Gilles Leroy (À vue d’œil, 2008) – Livre en grand caractères

Derniers feux sur Sunset / Stewart O’NAN (L’Olivier, 2016)

Zelda / Nancy MILFORD (Stock, 1972) (Réserve centrale)

La mort du papillon : Zelda et Francis Scott Fitzgerald / Pietro CITATI (Gallimard ; L’Arpenteur, 2007) (Réserve centrale)

Zelda et Scott Fitzgerald : les années vingt jusqu’à la folie / Kendall TAYLOR (Autrement, 2002)

Super Zelda : l’incroyable histoire de la femme de Francis Scott Fitzgerald / Tiziana LO PORTO & Daniele MAROTTA (Sarbacane, 2014) – Bande dessinée

Lettres à Zelda et autres correspondances : 1907-1940 / Francis Scott FITZGERALD (Gallimard ; Du monde entier, 1985) (Réserve centrale)

Éclats du paradis : recueil de contes et nouvelles / Francis Scott FITZGERALD & Zelda FITZGERALD (Julliard, 1977) (Réserve centrale)

 


James ROSS (1911-1990)

Une poire pour la soif (Gallimard ; Folio policier, 2010)

Lorsqu’en 1983, le journaliste et traducteur Philippe Garnier rend visite à James Ross chez lui à Norwood en Caroline du Nord, c’est un homme de 72 ans, malade, mais sans amertume, qui le reçoit. Un homme qui, certes, a publié des nouvelles ici ou là dans des revues littéraires, mais qui a avant tout gagné sa vie en travaillant comme journaliste politique.

Or cet homme est l’auteur d’un roman noir, They don’t dance much (Une poire pour la soif), qui est une vraie pépite bien qu’il soit passé complètement inaperçu lors de sa parution en 1940 et que, lors de sa parution en édition en poche en 1952 puis au moment de sa réédition en 1956, il n‘eut guère plus de succès. Ce roman, qui n’aura jamais trouvé son public, du moins du vivant de son auteur, a donc fait l’objet de beaucoup d’incompréhensions mais Raymond Chandler avait cependant repéré « ce récit sordide et complètement corrompu d’une petite ville de Caroline du Nord ».

L’intrigue se déroule dans un bled paumé du Sud profond, quelques années après la Dépression. Smut Mulligan est le propriétaire d’un roadhouse, sorte de resto dancing, où l’alcool de contrebande coule à flot et toutes sortes de jeux illicites monnaie courante. Mulligan emploie Jack McDonald, un pauvre hère, le narrateur de l’histoire. C’est une histoire sans héros, une histoire de pauvres types, dans laquelle ce sont toujours les mêmes qui raflent la mise, une histoire dont un meurtre sordide provoqué par la convoitise et la cupidité sera le point d’orgue. James Ross fait ici le portrait particulièrement cru d’une petite ville arriérée du Sud profond dans laquelle le racisme est monnaie courante.

Nulle fioriture dans le récit, mais une âpreté, une violence, un réalisme rendus d’autant plus impressionnants que l’écriture est simple et directe. D’aucuns y ont vu un « livre sale et ignoble » avec des personnages caricaturaux. Peut-être est-ce pour cela que ce roman jugé « trashy » (vulgaire) n’eut pas de succès du vivant de son auteur.

Traduit en français par Philippe Garnier, le roman paraîtra en 1993 dans la fameuse collection Série noire fondée par Marcel Duhamel chez Gallimard.

Lors de la visite que Philippe Garnier rendit en 1983 à James Ross, celui-ci lui avoua :

« Je suis toujours embarrassé quand on me demande pourquoi je n’ai écrit que ce roman. En fait, je n’en ai pas écrit un autre, mais deux – qui ont été refusés par les éditeurs. Quand j’ai commencé à écrire, à la fin des années 30, le roman ne m’intéressait pas tellement. Moi je voulais écrire des nouvelles ; c’est la forme que j’aimais. Mais celles que j’envoyais aux éditeurs n’étaient jamais retenues par les revues et les magazines. C’est (…) une amie romancière qui m’a suggéré d’écrire d’abord un roman pour faire parler de moi. (…) Alors je me suis mis à écrire un roman sur le sujet le plus corsé et le plus outré que je pouvais imaginer. (…) En fait, je ne faisais que dépeindre certaines personnes que j’avais connues ou dont j’avais entendu parler, qui habitaient dans les régions rurales que je connaissais bien, pour y avoir grandi. (…) Moi dans mon souvenir les gens étaient comme ça ; mon seul but était de dire les choses comme elles étaient, ni plus ni moins, et laisser le lecteur se former une opinion ou en tirer une morale, s’il y tenait absolument. En tout cas, moi je ne faisais pas de morale. »

Rien n’est plus vrai ! Un coup de maître à découvrir.

 


AGUÉEV (1898-1973)

Roman avec cocaïne (Gallimard ; Folio, 1998)

Vous cherchez un roman et un romancier qui relèvent tous deux du mystère et de la légende ? Ils se nomment Roman avec cocaïne et M. Aguéev.

Longtemps après avoir publié en 1983 Roman avec cocaïne, l’éditeur Pierre Belfond ne cessait de s’enthousiasmer : « J’en ai eu le souffle coupé. C’était comme tenir entre les mains un grand livre de Dostoïevski ou celui d’un Nabokov qui aurait été capable de nous faire pleurer. [J’étais] accablé par la peinture d’un univers de déchéance, de cruauté, de nihilisme et de mort, conscient que ce cauchemar était mis en scène par un génie.»

Qui était cet auteur plébiscité par Pierre Belfond et la critique ?

La biographie d’Aguéev s’écrit au conditionnel, ce, malgré plusieurs enquêtes fouillées d’universitaires et de journalistes, qui, parfois, se sont contredites, l’un d’entre eux allant jusqu’à affirmer qu’il s’agissait en fait de Nabokov !

Le roman qui paraît en 1983 chez Belfond est une redécouverte provoquée par Lydia Chweiter, une traductrice française, qui trouva chez un bouquiniste un exemplaire de l’édition originale, entreprit de le traduire, le proposa à Pierre Belfond qui s’enthousiasma, suivi par les critiques, ce qui souleva des interrogations sur le mystérieux auteur.

Initialement publié en 1934 dans une revue de l’immigration russe à Paris sous la forme d’un feuilleton intitulé (Nouvelle) Récit avec cocaïne, l’ouvrage circule sous le manteau et provoque un scandale chez les lecteurs. Le manuscrit, signé d’un certain M. Aguéev, avait été envoyé d’Istanbul. M. Aguéev est présenté en des termes flatteurs : « talent, audace, tragique authentique ». Paraîtra une nouvelle intitulée Un sale peuple, puis plus rien. Des différentes enquêtes effectuées, il ressort que l’auteur serait né à Moscou en 1896 et que son vrai nom serait Mark Lévi. Il aurait enseigné en France, en Suisse puis en exil en Turquie dans les années 30, il aurait été expulsé vers l’URSS et enfin vers l’Arménie, où il aurait été professeur à Erevan et serait mort en 1973.

L’action de son roman se situe à Moscou, de 1916 jusqu’au lendemain de la révolution russe. Son héros, Vadim Maslennikov, est un adolescent de 16 ans, désabusé et cynique, qui se raconte sans fard : ses années de lycée, ses camarades, son amour raté pour Sonia, sa haine envers sa mère et sa vieille nourrice, la déprime, la découverte de la cocaïne … « Telle était mon attitude envers les autres, telle était ma dualité : d’un côté, le désir d’embrasser le monde entier, de rendre les gens heureux et de les aimer ; d’un autre, la dilapidation éhontée des sous laborieusement acquis par une vieille femme, et une cruauté sans limites envers ma mère .» Il poussera sa mère au suicide et la toxicomanie le détruira.

Un roman d’initiation.

André Brincourt, critique au Figaro, a écrit : « Aguéev a peut-être bien fait de disparaître. Après avoir tout dit. Un livre peut valoir une vie.»

 


Fritz ZORN (1944-1976)

Mars (Gallimard ; Folio, 1982)

“Je suis jeune et riche et cultivé ; et je suis malheureux, névrosé et seul. Je descends d’une des meilleures familles de la rive droite du lac de Zurich, qu’on appelle aussi la Rive dorée. J’ai eu une éducation bourgeoise et j’ai été sage toute ma vie. Ma famille est passablement dégénérée, c’est pourquoi j’ai sans doute une lourde hérédité et je suis abîmé par mon milieu. Naturellement j’ai aussi le cancer, ce qui va de soi si l’on en juge d’après ce que je viens de dire. Cela dit, la question du cancer se présente d’une double manière : d’une part c’est une maladie du corps, dont il est bien probable que je mourrai prochainement, mais peut-être aussi puis-je la vaincre et survivre ; d’autre part, c’est une maladie de l’âme, dont je ne puis dire qu’une chose : c’est une chance qu’elle se soit enfin déclarée. Je veux dire par là qu’avec ce que j’ai reçu de ma famille au cours de ma peu réjouissante existence, la chose la plus intelligente que j’aie jamais faite, c’est d’attraper le cancer.»

Ainsi commence Mars, le récit autobiographique écrit par un professeur zurichois, Fritz Angst, qui prend le pseudonyme de Zorn (« Zorn », en langue allemande, signifie « colère »). Un récit coup de poing publié en 1977, qui fit alors sensation.

Jusqu’à la déclaration de la maladie, Fritz Zorn menait une existence rangée. Fils d’une famille de la vieille bourgeoisie zurichoise, il dresse un portrait assassin de cette société bien-pensante qui l’a, selon lui, « éduqué à mort ». C’est ainsi que sa famille ne déroge pas aux règles de bienséance : Quand une personne affirme quelque chose, il faut abonder en son sens. Ce qui est jugé mauvais devient vite atroce. Et le plus discutable, par exemple la politique, la sexualité ou la religion, est systématiquement qualifié de compliqué. Mieux vaut donc ne pas en parler. Et lorsque le jeune homme apprend sa maladie, il ne se révolte point : pour lui, elle était déjà présente depuis longtemps, tapie dans son âme et après avoir rongé son âme, elle a pris possession de son corps.

Dans ce récit empreint d’humour noir, dont les premières phrases résument remarquablement le propos de Fritz Zorn, l’auteur refuse tout apitoiement, il fait preuve de cynisme et d’une lucidité dérangeante.

 


Si vous avez envie de lire d’autres auteurs d’un roman unique…

Jane BOWLES (1917-1973) / Deux dames sérieuses (Gallimard ; L’Imaginaire, 2007)

Élias CANETTI (1905-1994)/ Auto-da-fé (Gallimard ; L’Imaginaire, 1991)

Charlie CHAPLIN (1889-1977) / Footlights (Seuil, 2014) Audiovisuel

CHODERLOS de LACLOS (1741-1803) / Les liaisons dangereuses (Flammarion ; GF, 2006)

Salvador DALI (1904-1989) / Visages cachés (Sabine Wespieser, 2004)

Pierre DESPROGES (1939-1988) / Des femmes qui tombent (Seuil ; Points, 1998)

Ralph ELLISON (1914-1994) / Homme invisible pour qui chantes-tu ? (Grasset ; Les cahiers rouges, 2002)

Ruben GONZALEZ GALLEGO (né en 1968)/ Blanc sur noir (Actes Sud ; Babel, 2004)

Gladys HUNTINGTON (1887-1959) / Madame Solario (les Belles lettres, 2013)

Eugène IONESCO (1909-1994) / Le solitaire (Gallimard ; Folio, 1976)

Sophie KOVALEVSKAÏA (1850-1891) / Une nihiliste (Phébus, 1985)

Alistair MacLEOD (né en 1936) / La perte et le fracas (L’Olivier, 2001)

Prosper MÉRIMÉE (1803-1870) / Chronique du règne de Charles IX (in Romans et nouvelles) (Gallimard ; Bibliothèque de la Pléiade, 2001)

Georges MOUSTAKI (1934-2013) / Petite rue des bouchers (Ed. de Fallois, 2000)

Alfred de MUSSET (1810-1857) / La confession d’un enfant du siècle (Flammarion ; GF, 2010)

Charles PERRY (1924-1969) / Portrait d’un jeune homme qui se noie (L’Olivier ; Petite bibliothèque américaine, 2001)

Edgar Allan POE (1809-1849)/ Les aventures d’Arthur Gordon Pym (LGF ; Le Livre de poche. Classique, 2007)

Rainer Maria RILKE (1875-1926) / Les cahiers de Malte Laurids Brigge (Seuil ; Points, 1996)

Ida SIMONS (1911-1960) / Une heure avant minuit (Belfond, 2016)

Horace WALPOLE (1717-1797)/ Le château d’Otrante (J. Corti, 1989)

Oscar WILDE (1854-1900) / Le portrait de Dorian Gray (LGF ; Le Livre de poche, 2005)

Sans modération

Une vie, un seul roman (2/3)

Notre série littéraire de l’été continue avec deux nouvelles catégories :

  • les auteurs engagés dans une œuvre littéraire, plus souvent poètes, nouvellistes, et qui ne sont essayé qu’une seule fois (ou presque !) à la forme romanesque.

Richard HUGO (1923-1982) / La Mort et la belle vie (10-18, 1999)

Nikos KAVVADIAS / Le Quart (Gallimard ; Folio, 2008)

J.D. SALINGER (1919-2010) / L’Attrape-cœurs (R. Laffont ; Pavillons, 2003)

Sylvia PLATH (1932-1963) / La Cloche de détresse (Gallimard ; L’Imaginaire, 1987)

Szilard BORBÉLY (1964-2014) / La Miséricorde des cœurs (Bourgois, 2015)

 

  • Les auteurs engagés dans une œuvre artistique autre que littéraire tel le peintre Francis Picabia ou l’architecte Fernand Pouillon ont pu, une fois dans leur vie, être tentés par le roman.

Francis PICABIA (1879-1953) / Caravansérail (Belfond, 2013)

Fernand POUILLON (1912-1986) / Les Pierres sauvages (Points, 2008)

 

Si vous souhaitez (re)découvrir le premier volet de la série, cliquez ici. Pour le troisième volet, c’est par là.

 


 

Richard HUGO (1923-1982)

La mort et la belle vie (Gallimard ; Folio, 1999)

Le Montana, vaste état de l’Ouest des États-Unis, possède un climat rude (jusqu’à – 40° en hiver) et des paysages grandioses. Si sa densité de population est très faible, Missoula, la deuxième plus grande ville de cet état, bénéficie, depuis les années 60, d’une densité d’écrivains hors du commun. Il faut dire que son Université dispense des ateliers d’écriture fort réputés (les fameux creative writing) dont Richard Hugo, poète reconnu aux États-Unis (il écrivit une dizaine de recueils et deux essais poétiques), était l’un des professeurs, dispensant aux participant·e·s conseils et recommandations. Ce qui lui laissait quand même le temps de fréquenter les bars de la ville, peut-être pour noyer sa neurasthénie dans l’alcool.

C’est donc à Plains, un patelin perdu qui ressemble à Missoula, que Hugo plante le décor de son unique roman, publié en 1980 aux États-Unis. Son héros, le flic chevronné (policier) Al Barnes, surnommé Al la Tendresse, rêveur et poète amateur, a quitté la grande ville, Seattle, et ses bandits tueurs (il s’est pris trois balles dans le corps) pour trouver « la paix et la sérénité » et pourquoi pas taquiner la muse et la truite puisqu’il est bien connu que les rivières du Montana regorgent de truites. Devenu adjoint du shérif, il y a peu de chance que des crimes de sang viennent perturber sa nouvelle vie pépère. Raté ! Deux meurtres coup sur coup vont entraîner le placide Al à enquêter sur la perversion humaine. Avec cette enquête rondement menée, Richard Hugo ouvre la voie à des dizaines d’écrivains en herbe, dont certains feront partie de cette fameuse école du Montana, qui n’a d’ailleurs d’école que le nom.

Des écrivains de renom comme James Welch ou James Crumley ont fait l’éloge de Richard Hugo et ce dernier, avec lequel il était ami l’appelait « le vieux détective du cœur». Hugo est mort en 1982.

 


Nikos KAVVADIAS (1910-1975)

Le quart (Gallimard ; Folio, 2008)

Nikos Kavvadias était grec. Marin – il était officier de radio – Il aura navigué une grande partie de sa vie. C’était également un poète. Ses poèmes sont enseignés en Grèce dans les écoles.

Son seul roman, Le quart, est un chef-d’œuvre. Publié en 1954, il venait de l’écrire alors qu’il naviguait de Melbourne à la mer Tyrrhénienne.

Le quart est une histoire d’hommes, d’hommes grecs, du moins portant des noms grecs. Leur cargo, rouillé, sans âge, vogue sur des mers inhospitalières. À bord, un vacarme assourdissant, une odeur nauséabonde, des rats crevés. Il faut tenir malgré la peur : « Si tu crois que les marins vont te parler, t’ouvrir leur cœur, tu te goures. La vérité porte malheur. Nous la disons de temps en temps, dans le secret de notre cœur, et même ainsi elle nous fait peur. » Alors, les marins s’inventent des lendemains qui ne viendront jamais. Ils se souviennent de pays et de ports lointains. Ils se remémorent les femmes, mères et putains, de leur vie à terre. Ils se racontent leurs histoires de cœur et d’honneur, dans lesquelles, parfois, leurs identités se confondent. Des histoires, souvent pleines de passion, parfois cruelles, racontées de manière très crue, avec un langage puissant qui contribue à faire de ce roman un chef-d’œuvre, mais cependant avec beaucoup de pudeur.

Extraits :

« Vous nous plaignez parce que nous n’avons pas de maison, parce que nous marchons les jambes écartées […] Vous me faites chaud au cœur. Un lit stable, un sommeil tranquille. […] Mais je ne changerais pas mon métier pour le vôtre, même pour un seul jour. »

« Si tu avais vu à Gênes comment embarquaient les émigrants ! Les haut-parleurs hurlaient en cinq langues. Une foule confuse, haute en couleurs. Chacun avec sa religion, et tous ensemble sans foi. Ils partaient recommencer leur vie. Beaucoup portaient encore sur le bras le numéro qu’ils avaient en camp de concentration. Il y avait des femmes qui venaient avec toi pour une cigarette, pour un verre d’alcool, pour rien du tout, parce que ça les fatiguait de refuser. Dès qu’on arrivait au dernier port, je m’allongeais pour dormir et à mon réveil le brouillard du Yara-Yara les avait tous engloutis. Où était parti ce bruit, ce brouhaha qui m’avait bercé pendant tant de jours, dont j’avais assez et que j’aimais ? Des ponts déserts, jonchés de chaises brisées, de journaux en toutes langues, de livres en hébreu, de peignes et de sachets vides. Enfin, tu imagines. La lance d’arrosage balayait tout ça d’un seul coup. »

 


J.D. SALINGER (1919-2010)

L’attrape-cœurs (R. Laffont ; Pavillons, 2003)

Lorsque J.D. Salinger meurt en 2010 à l’âge de 91 ans, c’est un mythe de la littérature américaine qui disparaît.

L’attrape-cœurs, son unique roman, publié aux États-Unis en 1951, devenu culte, a marqué des générations de lecteurs (ses ventes mondiales dépassent plus de 60 millions d’exemplaires).

Puis l’écrivain a vécu reclus dans sa maison du New Hampshire jusqu’à sa mort en ne publiant que quelques nouvelles, Franny et Zooey en 1961, Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers suivi de Seymour, une introduction en 1963, et enfin Hapworth 16, 1924 en 1965. Lors de l’une des très rares interviews qu’il donna, il expliqua ainsi son silence : « Il y a une paix merveilleuse à ne pas publier. C’est paisible. Silencieux. Publier est une invasion terrible de ma vie privée. J’aime écrire. J’adore écrire. Mais je n’écris que pour moi et mon propre plaisir». (New-York Times, 1974).

Lorsque The catcher in the rye (titre original du roman) paraît, il est objet de scandale et son succès, presque immédiat, ne se démentira jamais.

L’intrigue tient en peu de mots : Holden Caulfield, un adolescent de 16 ans est viré de son lycée huppé. Il s’enfuit et erre durant trois jours, transi de froid, dans New York. Sa pérégrination va le mener de chambre d’hôtel en boîte de jazz, de bar en hall de gare. Au fil de ses rencontres – une prostituée et son mac, un ancien professeur et bien d’autres – il livre ses réflexions sur sa famille (ses parents, sa petite sœur Phoebé, ses deux frères, l’un parti travailler dans le cinéma à Hollywood, l’autre mort alors qu’il était enfant).

« Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement la première chose que vous allez demander c’est où je suis né, et à quoi ça a ressemblé, ma saloperie d’enfance, et ce que faisaient mes parents avant de m’avoir, et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de raconter ça et tout.»

Dès le début de l’ouvrage, le ton est donné : le héros, le narrateur, s’exprime avec une ironie mordante, en mêlant argot et discours bancal. Mais ce héros bien né, qui s’insurge contre le monde adulte, est bien conservateur et n’a rien d’un révolutionnaire.

A l’époque où il fut écrit, à l’image de Huckberry Finn de Mark Twain, le ton de L’attrape-cœurs était nouveau, mais le roman semble aujourd’hui appartenir à une époque révolue. La Beat generation, notamment Kerouac avec La route, sera passée par là, avec une nouvelle forme de littérature qui va tout balayer.

« Mon rêve, c’est un livre qu’on arrive pas à lâcher et quand on l’a fini on voudrait que l’auteur soit un copain, un super-copain et on lui téléphonerait chaque fois qu’on en aurait envie » dit Caulfield.

À lire & regarder également :

L’attrape Salinger / Jean-Marie PÉRIER (MK2 : TF1, 2008) – Film

Oona et Salinger / Frédéric BEIGBEDER (Grasset, 2014)

Les fêtes partagées : lectures et autres voyages / Daniel RONDEAU (Robert Laffont, 2015) contient un portrait de J.D. Salinger

 


Sylvia PLATH (1932-1963)

La cloche de détresse (Gallimard ; L’Imaginaire, 1987)

Sylvia Plath, poétesse, voulait être écrivain. Elle a toujours cru que l’écriture allait la sauver.

La cloche de détresse (titre original The bell jar), l’unique roman de Sylvia Plath, signé sous le nom de Victoria Lucas, paraît en janvier 1963, un mois avant le suicide de son auteur. C’est un témoignage autobiographique impressionnant, le constat sans la moindre complaisance et la description clinique d’une dépression vécue de l’intérieur qui s’achève par un suicide raté. Ce portrait intimiste est empreint d’un humour et d’une causticité salvateurs. Une certaine distance face au personnage principal et l’Amérique des années 50 comme toile de fond ajoutent une dimension à cette œuvre bouleversante.

L’héroïne de La cloche de détresse s’appelle Esther Greenwood. Âgée de 19 ans, elle est l’une des lauréates d’un concours de poésie organisé par un magazine. À ce titre, elle est invitée, avec les autres lauréates, à passer l’été à New-York et à travailler dans un grand magazine. Les jeunes femmes partagent une vie mondaine futile. Mais la fêlure est là : « Je me sentais très calme, très vide, comme doit se sentir l’œil d’une tornade qui se déplace tristement au milieu du chaos généralisé ». Dans l’Amérique des années 50, contaminée par le maccarthysme, une femme se doit d’être comblée par une vie maritale, d’avoir des enfants et de se vouer aux tâches ménagères. Esther, quant à elle, se sent et se veut avant tout poétesse et son retour chez sa mère sera d’autant plus difficile qu’elle ne sera pas retenue pour participer à un atelier d’écriture dans lequel elle mettait énormément d’espoir. La dépression apparaît de manière insidieuse dans le récit, au détour d’une phrase, le jour où Esther apprend à skier : « Une voix intérieure me conseillait de ne pas me conduire en idiote – sauver ma peau, enlever mes skis, et descendre par la forêt de pins qui bordait la pente – elle s’est envolée comme un moustique inconsolable. L’idée que je pourrais bien me tuer a germé dans mon cerveau le plus calmement du monde, comme un arbre ou une fleur. » Plongée dans une profonde dépression, elle va alors tenter de se suicider, cachée au fond d’une cave. Puis, internée, elle va subir des électrochocs.

Esther, c’est Sylvia jeune fille avant sa rencontre avec celui qui sera son prince puis son bourreau, Ted Hughes, le beau et talentueux futur grand poète : mariage, relation fusionnelle, succès grandissant pour le beau Ted. Sylvia reste dans l’ombre, écrit des poèmes, s’occupe de ses enfants et de sa maison. Mais les vieilles angoisses vont revenir au grand galop et les bras protecteurs de Ted ne le sont plus assez. Voire plus du tout. Ted va finir par partir, pour une autre vie, une autre femme. En cet hiver 62-63, à Londres, il n’a jamais fait aussi froid. Sylvia se retrouve seule avec ses deux enfants dans un appartement glacial. En quelques jours, elle écrit les très beaux poèmes du recueil Ariel, qui fera sa gloire. Le 11 février, elle calfeutre la chambre des enfants et ouvre le gaz …

La vie de Sylvia Plath a quelque peu occulté son œuvre même si, après sa mort, ses écrits ont connu un succès croissant grâce aux initiatives de sa mère dont elle était très proche (leur correspondance en atteste) et de Ted Hughes qui n’auront de cesse de faire connaître son œuvre.

Il est à noter que Sylvia Plath avait travaillé à une suite de La cloche de détresse qu’elle a détruite en 1962 après une crise conjugale et qu’un autre roman, racontant l’histoire d’une femme qui découvre l’infidélité de son mari, retrouvé après la mort de Sylvia Plath, a été perdu dans les années 70.

Sylvia Plath a également laissé des nouvelles et des essais, des journaux et une importante correspondance, toutes ces œuvres reflètent son mal-être (et son cheminement vers la création).

« Mourir est un art, comme tout le reste.
Je m’y révèle exceptionnellement douée.
On dirait l’enfer tellement on jurerait que c’est vrai.
On pourrait croire que j’ai la vocation. » (Dame Lazare in Ariel)

À lire & écouter également :

Arbres d’hiver / Sylvia PLATH (Gallimard ; Poésie, 2008)

Ariel / Sylvia PLATH (Gallimard ; Du monde entier, 2009)

Ariel / Sylvia PLATH (Des Femmes ; Bibliothèque des voix, 2006) – Livre audio

Journaux : 1950-1962 / Sylvia PLATH (Gallimard ; Du monde entier, 1999)

Œuvres : poèmes, roman, nouvelles, contes, essais, journaux / Sylvia PLATH (Gallimard ; Quarto, 2011)

The bell jar / Sylvia PLATH (Faber and Faber, 2013)

Lazare mon amour / Gwenaëlle AUBRY (L’Iconoclaste, 2016)

Mourir est un art comme le reste / Oriane JEANCOURT-GALIGNANI (Albin Michel, 2013)

7 femmes / Lydie SALVAYRE (Perrin, 2013) (un portrait de Sylvia Plath)

Birthday letters / Ted HUGHES (Gallimard ; Poésie, 2015)

 


Szilárd BORBÉLY (1964-2014)

La miséricorde des cœurs (Bourgois, 2015)

La miséricorde des cœurs est le seul roman écrit par Szilárd Borbély. Poète, auteur de pièces de théâtre et d’essais littéraires, Borbély, considéré comme l’un des plus importants écrivains hongrois des vingt-cinq dernières années, a laissé une œuvre d’une grande puissance. La miséricorde des cœurs, parue en 2013, va lui assurer un succès immense auprès du grand public de son pays. Un an plus tard, celui que le prix Nobel de littérature, Imre Kertész, considérait comme « le poète le plus prometteur et le plus perdu de la poésie hongroise (et) qui aurait pu prétendre à un grand et brillant avenir » se donnait la mort. Il avait 50 ans.

À un ami qui lui demandait : « Qu’y a-t-il de vrai dans ton livre ? », Szilárd Borbély répondit : « presque tout ». Son roman, qu’il qualifiait de « fiction biographique », a pour narrateur un petit garçon de cinq ans, dont nous ne saurons pas le nom, pas plus que celui de son père, de sa mère, de sa sœur, la Grande, ou de son petit frère, le Petit, un nourrisson. Il se situe à la fin des années 60, dans un village de Hongrie, près de la frontière roumaine. Le lecteur est happé dès les premiers mots : « Nous marchons et nous nous taisons. Vingt-trois ans nous séparent. Vingt-trois est un chiffre indivisible. Vingt-trois ne se divise que par lui-même. Et par l’unité. Voilà la solitude qui nous sépare. Impossible de la fractionner. Il faut la trimbaler en son entier. Nous portons le déjeuner. Nous marchons sur le talus. Nous disons un risban. Le risban d’Ogmand. Nous passons par là chaque fois que nous allons chercher du bois mort dans la forêt. »

La famille vit dans le dénuement. Les jours fastes (très rares), on tue un poulet ou un pigeon mais, le plus souvent, on se contente de tartines de saindoux et d’eau. Elle est rejetée par les habitants du village. À travers les mots de l’enfant et la manière dont il appréhende son environnement, le lecteur comprend qu’il s’agissait à l’origine de koulaks, c’est-à-dire de paysans aisés, dont tous les biens ont été confisqués. Avec le régime communiste, de nouveaux seigneurs ont pris leur place et leur font chèrement payer les privilèges qu’ils avaient acquis. Ainsi, le père, rejeté du kolkhose, ne peut plus travailler. Et la faim, la misère sont d’autant moins supportables que s’y ajoutent la peur, la brutalité et la maltraitance, qui sont banalisées au sein de la communauté villageoise et qui contaminent les relations entre voisins, dans les familles et même avec les animaux.

L’enfant se rend compte du rejet dont son père fait l’objet et lui-même, bien que rien ne soit explicitement dit, insulté, battu par les enfants hongrois sent qu’il fait partie des réprouvés. Et sa mère, pour conserver sa dignité, veut fuir ce village de paysans.

Les réprouvés, il y en a d’autres.

Il y a Mozsi, le seul juif du village qui, au retour du Service obligatoire du travail ne sut où avaient disparu ses vêtements : « Personne au village n’a pu lui dire. Et Mozsi ne l’a pas demandé. Il n’a pas demandé non plus où avaient disparu les articles de son magasin. Les meubles de sa maison. Les livres de l’étagère. Le crochet du mur. Le linge de l’armoire. La miséricorde des cœurs ».

Il y a Messiah, un Tzigane qui se tient « un peu à l’écart des Hongrois » et qui, comme l’enfant, est habité par la peur.

En donnant un nom à ces personnages (contrairement aux personnages principaux qui n’en ont pas), Borbély a voulu les sortir de l’oubli.

L’enfant, solitaire, qui ne sait trop à qui se fier, trouve refuge dans la nature et observe. Il prend plaisir à tuer les insectes, reproduisant ainsi le monde cruel des adultes. Son regard, mélange subtil d’innocence et de maturité, dénonce un monde brutal.

Le titre original, Les dépossédés, avec comme sous-titre Alors, il est déjà parti, le Messie ?, illustre parfaitement le propos de Borbély : des personnages dépossédés de leurs biens, sans avenir, ayant perdu tout espoir. Le titre de l’édition française, La miséricorde des cœurs, empreint d’un peu d’optimisme, est, quant à lui, très beau.

La miséricorde des cœurs est l’unique roman d’un immense poète qui, à travers le regard sensible et émouvant de l’enfant qu’il fut, nous entraîne, par le mouvement de ses phrases, vers un monde irrémédiablement cruel.

« Malheureusement, tout ce que j’ai écrit est trop sombre, trop triste. Ce n’est pas ce que je voulais. Ce n’est pas ainsi que j’imaginais les choses, pas du tout. Mais malheureusement, il ne m’a pas été donné de connaître un destin facile, alors même que c’est ce à quoi j’ai toujours aspiré.»

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Francis PICABIA (1879-1953)

Caravansérail (Belfond, 2013)

On connaît le peintre Francis Picabia mais on ne sait guère qu’il fut l’auteur d’un roman, Caravansérail. Les Éditions Belfond publièrent une première fois ce roman en 1975 après sa découverte dans les archives du peintre. Il fut vite épuisé et ne fut réédité, par le même éditeur, qu’en 2013, à l’occasion du 60e anniversaire de la mort de Picabia.

Picabia écrivit son roman en 1924, l’année où André Breton, avec lequel il était encore ami, publiait son premier Manifeste du surréalisme. Il comptait d’ailleurs, sur ses amis surréalistes pour le faire éditer. Mais ceux-ci ne l’apprécièrent guère, notamment Breton, qui trouva le roman « fort ennuyeux » dans une lettre qu’il lui adressa. La remarque du « pape du surréalisme » chagrina beaucoup Picabia.

Le Tout-Paris artistique des années 20 apparaît dans les douze tableaux qui constituent ce roman autobiographique loufoque et insolent. On y suit le rythme de vie quotidien effréné de Picabia, errant d’un bar nègre à Paris au casino de Cannes, d’une séance de spiritisme à une course folle dans sa voiture décapotable, de l’appartement de l’une de ses maîtresses au cabinet d’un médecin. Cocteau, Duchamp, Aragon, Picasso, Breton, Jarry, Satie, les grandes figures artistiques de l’époque que l’on croise, au détour d’une scène, parfois sous un sobriquet, en prennent pour leur grade. Le seul lien entre toutes ces scènes est un certain Claude Lareincey, un aspirant romancier qui n’a de cesse de poursuivre Picabia avec sa prose ennuyeuse.

Son roman est une pochade en même temps qu’un portrait décapant du milieu artistique culturel parisien des années 20. Caravansérail est un roman à clefs et à tiroirs où l’on a parfois du mal à reconnaître qui est qui. Le roman est irrévérencieux et provocateur, à l’image de son auteur, qui s’était tout d’abord rapproché de Tristan Tzara et de son groupe dadaïste, puis d’André Breton avant de s’en éloigner. A la rigueur dogmatique de Breton, Picabia oppose une incorrigible désinvolture.

Mais Picabia est un homme changeant : sollicité pour la création d’un ballet en collaboration avec Eric Satie, il considérera que l’écriture de Caravansérail n’avait plus autant d’attrait pour lui : « Cela fait huit mois que j’écris quatre à cinq heures par jour pour en fin de compte n’avoir presque rien trouvé à dire ».

À lire également :

Écrits critiques / Francis PICABIA (Mémoire du livre, 2005)

Francis Picabia / Pierre de MASSOT (Seghers ; Poètes d’aujourd’hui, 2002)

Francis Picabia : la peinture sans aura / Arnauld PIERRE (Gallimard ; Art et artistes, 2002)

Francis Picabia : la peinture mise à nu / Jean-Louis PRADEL (Gallimard : Paris musées ; Découvertes Gallimard, 2002)

Picabia / Alain JOUFFROY (Assouline ; Mémoire de l’art, 2002)

Sept manifestes dada / Tristan TZARA, auteur & Francis PICABIA, illustrateur (Dilecta, 2013)

 


Fernand POUILLON (1912-1986)

Les pierres sauvages (Seuil ; Points, 2008)

Lorsque sont évoqués les grands architectes du XXe siècle, le nom de Fernand Pouillon est hélas trop rarement cité.

Est-ce à cause d’une réputation quelque peu sulfureuse ? Architecte et agent immobilier, il avait l’image d’un homme peu scrupuleux, et avait connu dans les années 60 la prison pour malversations financières.

Est-ce à cause du très grand nombre de constructions à des prix très compétitifs qu’il réalisa, tant en France – il construisit des centaines de logements sociaux – qu’en Algérie et en Iran, ce qui entraîna la jalousie de nombre de ses confrères ?

Pourtant, cet homme dandy et flambeur, disciple d’Auguste Perret, se fit connaître dès 1948 avec la reconstruction du Vieux Port de Marseille.

Si de grands architectes ont beaucoup écrit et peu construit, lui a peu écrit et beaucoup construit. Son matériau de prédilection ? La pierre, celle-là même qui est l’héroïne de son unique et merveilleux roman, Les pierres sauvages, écrit lors de son séjour en prison, qui paraîtra en 1964 et obtiendra le prix des Deux-Magots.

Les pierres sauvages est le journal apocryphe du moine et maître d’œuvre qui, au XIe siècle, réalisa en Provence l’abbaye du Thoronet, chef d’œuvre de l’architecture cistercienne. Nous suivons, de mars à décembre 1161, les difficultés techniques qu’engendrent le chantier, et nous sommes témoins des interrogations et des doutes du moine constructeur. Le chantier se déroule sous nos yeux, jour après jour, avec cette pierre sauvage « cassante, incertaine, pleine de fils, de défauts » et qu’il faut aimer « davantage pour ses défauts, pour sa défense sauvage, pour ses ruses à nous échapper. Elle est pour moi comme un loup mâle, noble et courageux, aux flancs creux, couvert de blessures, de morsures et de coups ».

Le moine se livre peu, mais le lecteur comprend qu’il a beaucoup construit. Il relate ses compagnons d’œuvre, des moines et des convers (c’est-à-dire des moines autorisés à ne pas appliquer la Règle), tailleurs de pierre, charpentiers, de véritables artistes de l’architecture.

Un roman qui ne ressemble à nul autre, parsemé d’anachronismes, mêlant réflexion sur l’architecture et méditation sur la foi et sur la faiblesse des hommes.

« … Les plus nombreux considèrent ce livre comme une histoire se rattachant davantage à l’archéologie, à une architecture périmée, à une époque à jamais révolue qui n’a aucun rapport même lointain avec notre temps. Est-il utile de dire que mon intervention fut de décrire à travers une aventure exemplaire ce qu’était le métier d’un architecte hier aujourd’hui et demain. Même si l’on avait à ne plus connaître la vraie façon de le pratiquer je désirais que mon message reste comme un témoin gênant au milieu d’une aventure « architecturale » et « urbanistique » dont les relents nauséabonds n’ont pas fini d’être ressentis ». (Mémoires d’un architecte, Seuil, 1968).

Après son amnistie par Georges Pompidou, Pouillon retournera en Algérie où, pendant vingt ans, il construira nombre d’hôtels et de complexes balnéaires (sa réhabilitation n’interviendra qu’à la fin de sa vie). François Mitterrand lui décernera la Légion d’honneur en 1984. Les dernières années de sa vie, il acheta le château de Belcastel, une ruine en Aveyron, qu’il entreprit de restaurer durant sept ans avec l’aide d’ouvriers algériens.

Fernand Pouillon est également l’auteur de Mémoires d’un architecte (Seuil, 1968).

Il est enterré dans le cimetière du village de Belcastel, où seule sa tombe est anonyme.

À lire également :

Mémoires d’un architecte / Fernand POUILLON (Seuil, 1968)

Mon ambition (entretiens) / Fernand POUILLON (Editions du Linteau, 2011)

Fernand Pouillon, l’homme à abattre / Bernard MARREY (Editions du Linteau, 2010)

Sans modération

Une vie, un seul roman (1/3)

On ne connaît de ces personnes qu’un seul roman, souvent resté dans la postérité. Pourquoi un seul roman ? À cela, il peut y avoir plusieurs raisons :

– Certains auteurs, disparus très jeunes, n’ont guère eu le temps de créer une œuvre romanesque comme c’est le cas d’Alain-Fournier, de Jean de La Ville de Mirmont, qui furent fauchés tous deux lors de la Grande Guerre, d’Emily Brontë morte de tuberculose, ou encore de Jean-René Huguenin décédé dans un accident de voiture.

– D’autres, parce qu’ils ont rencontré la forme romanesque tardivement dans leur vie, tel Giuseppe Tomasi di Lampedusa.

– D’autres encore, pourtant engagés dans une œuvre littéraire comme poètes ou nouvellistes, mais qui ne se sont essayés qu’une seule fois (ou presque !) à la forme romanesque : c’est le cas notamment de Richard Hugo, Sylvia Plath, Szilárd Borbély, J.D. Salinger et Nikos Kavvadias.

– D’autres enfin, engagés dans une œuvre artistique autre que littéraire tel le peintre Francis Picabia, l’architecte Fernand Pouillon ont pu, une fois dans leur vie, être tentés par le roman.

Et puis, il y a les inclassables, dont on sait parfois peu de choses, qui ont laissé essentiellement en héritage un roman unique. Parmi lesquels Dorothy Bussy, Zelda Fitzgerald, James Ross, M. Aguéev et Fritz Zorn.

Nous avons choisi de vous présenter dans une série de trois articles dix-sept romans et autant d’auteur·e·s qui représentent une grande diversité d’œuvres et de parcours personnels. Cliquez pour accéder au deuxième et au dernier article.

 

Auteur·e·s d’un seul roman présenté·e·s dans cet article

Alain-Fournier (1886-1914) / Le Grand Meaulnes (Fayard, 1986)

Jean de LA VILLE de MIRMONT (1886-1914) / L’Horizon chimérique suivi de Les Dimanches de Jean Dézert ; et Contes (Grasset ; Les cahiers rouges, 2008)

Emily BRONTË (1818-1848) / Les Hauts de Hurlevent (L’Archipel, 2013)

Jean-René HUGUENIN (1936-1962) / La Côte sauvage (Seuil ; Points, 1995)

Giuseppe TOMASI di LAMPEDUSA (1896-1957) / Le Guépard (Seuil, 2007)

 


 


ALAIN-FOURNIER (1886-1914)

Le Grand Meaulnes (1913)

Dans L’anthologie des écrivains morts à la guerre 1914-1918, publiée en 1924, il est déploré que : «Assurément, le plus grand nombre, fauchés à l’âge des premières lignes ou des premiers vers, n’avaient pas encore eu le temps de polir une œuvre ou même de l’amorcer réellement »Ce ne fut pas le cas d’Alain-Fournier (de son vrai nom Henri-Alban Fournier) qui publia de la poésie, dans diverses revues avant que Le grand Meaulnes ne paraisse, avec succès, en 1913.

« Une longue maison rouge avec cinq portes vitrées, sous des vignes vierges, à l’extrémité du bourg ; une cour immense avec préaux et buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail ; sur le côté nord, la route où donnait une petite grille et qui menait vers La Gare, à trois kilomètres ; au sud et par derrière, des champs, des jardins et des prés qui rejoignaient les faubourgs… tel est le plan sommaire de cette demeure où s’écoulèrent les plus tourmentés et les plus chers de ma vie – demeure d’où partirent et où revinrent se briser, comme des vagues sur un rocher désert, nos aventures. »

Alain-Fournier a mis beaucoup de sa propre vie dans son roman. Sainte-Agathe, le village où se situe l’action ressemble beaucoup à celui de son enfance dans le Cher. Le narrateur, François Seurel, fils de l’instituteur, lui ressemble comme un frère. Et l’amour éperdu d’Augustin Meaulnes pour  Yvonne de Galais, rencontrée lors d’une fête étrange dans un château mystérieux, (cette fête était-elle un rêve ?) ressemble étrangement à l’amour impossible qu’éprouva Alain-Fournier pour Yvonne de Quiévrecourt.

Dès sa parution chez Emile-Paul en 1913, le roman reçut un succès immédiat. Il manqua le prix Goncourt de peu. Le 2 Mai 1913, Alain-Fournier écrivait à son ami Jacques Rivière : « Je ne demande ni prix ni argent, mais je voudrais que Le Grand Meaulnes fût lu. » Son succès n’a jamais été démenti depuis maintenant un siècle et Le Grand Meaulnes est devenu un classique de la littérature. La mort foudroyante de son jeune auteur y est pour quelque chose, mais sans doute davantage la portée universelle de cette émouvante histoire d’amitié et d’amour malheureux.

Alain-Fournier entreprit en 1914 l’écriture d’un second roman, Colombe Blanchet, resté inachevé. Le 22 septembre 1914, Alain-Fournier est tué au front. Ses restes, enterrés dans une fosse commune, seront retrouvés en 1991 et transférés dans la nécropole nationale de Saint-Rémy-la-Calonne (Meuse).

À lire, écouter & regarder également :

Alain-Fournier / Ariane CHARTON (Gallimard ; Folio biographies, 2014)

Le frémissement de la grâce : le roman du « Grand Meaulnes » / Jean-Christian PETITFILS (Fayard, 2012)

Une amitié d’autrefois : lettres choisies / Jacques RIVIÈRE & ALAIN-FOURNIER (Gallimard ; Folio, 2003)

Le grand Meaulnes : texte abrégé / texte dit par William MESGUICH (Gallimard, 2009) – Livre audio

Le grand Meaulnes / Alain-Fournier (Cideb, 2003)  – Méthode de langue

Le grand Meaulnes / Bernard CAPO (Casterman, 2011) – Bande dessinée

Le grand Meaulnes / Gabriel ALBICOCCO (Opening, 1998) – Film

 


 


 

Jean de La VILLE de MIRMONT (1886-1914)

Les Dimanches de Jean Dézert (1914)

Le 28 novembre 1914, au Chemin des Dames, un obus tua un jeune poète aujourd’hui oublié sauf de quelques fervents admirateurs. Il s’appelait Jean de La Ville de Mirmont.

L’œuvre de ce jeune homme se compose d’un recueil de poèmes, de quelques nouvelles, et d’un court roman, Les dimanches de Jean Dézert, publié à compte d’auteur en 1914. « J’ai imaginé un petit roman qui m’amuserait beaucoup. Le héros de l’histoire serait absurde et tout à fait dans mes goûts. Ce sera désolant sous un aspect ridicule. Mon personnage est définitivement employé de ministère. Il habite mon ancienne chambre de la rue du Bac, en face du Petit Saint-Thomas, sous l’obsession d’un plafond trop bas. Il s’ennuie mortellement par faute d’imagination, mais est résigné à sa médiocrité […] Je n’ai même pas la peine d’inventer. » écrit-il à sa mère.

Jean Dézert, c’est Jean de La Ville de Mirmont lui-même évoquant sa bien triste vie sans ambition de fonctionnaire de la préfecture de la Seine qui ira jusqu’à vouloir se suicider, mais un dimanche « afin de ne pas manquer son bureau » sans parvenir toutefois à réussir ce geste ultime.

L’écrivain sauve pour ainsi dire cette vie médiocre par un style cinglant, mâtiné d’une douce ironie et d’une pointe de cynisme. Un texte très moderne par la forme que les éditions Grasset sortirent de l’oubli en 2008 en même temps que le reste de l’œuvre de son auteur, notamment ses poèmes. Et une partie de ses poèmes a été réunie sous le nom de L’horizon chimérique – dans lequel il dit son amour inassouvi de la mer – dont quatre poèmes ont été utilisés par Gabriel Fauré pour son célèbre cycle de mélodies également intitulé L’horizon chimérique. Julien Clerc, lui aussi, dans son album Si j’étais elle sorti en 1999, a mis en musique L’horizon chimérique.

Jérôme Garcin enfin, dans Bleus horizons, un roman poignant paru en 2013 chez Gallimard, redonna vie à Jean de La Ville de Mirmont, cet homme fragile, dépressif, issu d’une famille protestante bordelaise, ami et condisciple de Mauriac, injustement oublié et disparu si jeune.

Sur sa table de travail, on retrouva le dernier poème qu’il écrivit :

« Cette fois mon cœur, c’est le grand voyage,
Nous ne savons pas quand nous reviendrons.
Serons-nous plus fiers, plus fous ou plus sages ?
Qu’importe, mon cœur, puisque nous partons. »

Il n’est pas revenu.

Extrait :

« Ce jeune homme, appelons-le Jean Dézert. À moins de le bousculer au passage, vous ne le distingueriez pas de la foule, tant il est vêtu d’incolore. Il porte un faux col, trop large et une cravate quelconque. Les jambes de ses pantalons, ainsi que les manches de son veston, se plient d’elles-mêmes aux genoux et aux coudes. Ses pieds tiennent à l’aise dans des chaussures fatiguées. »

À lire également :

Bleus horizons / Jérôme GARCIN (Gallimard, 2013)

Les désemparés : 53 portraits d’écrivains / Patrice DELBOURG (Le Castor astral, 1996)

Jean de La Ville de Mirmont / (Éditions Pierre Seghers ; Poètes d’aujourd’hui, 1968)

Si j’étais elle / Julien CLERC (Virgin, 2000) contient : L’horizon chimérique

La bonne chanson / Gabriel FAURÉ (Philips, 1992) contient : L’horizon chimérique, op118 : La mer est infinie ; Je me suis embarqué

 



Emily BRONTË (1818-1848)

Les Hauts de Hurlevent (1848)

« Peut-être la plus belle, la plus profondément violente des histoires d’amour… » Car le destin, qui, selon l’apparence, voulut qu’Emily Brontë, encore qu’elle fût belle, ignorât l’amour absolument, voulut aussi qu’elle eût de la passion une connaissance angoissée : cette connaissance qui ne lie pas seulement l’amour à la clarté, mais à la violence et à la mort… »

Ainsi écrivait Georges Bataille à propos des Hauts de Hurlevent qu’il considérait comme l’un des plus beaux romans de tous les temps.

Publié en 1848 sous le nom d’emprunt masculin d’Ellis Bell, tant il est vrai qu’à cette époque « La littérature, Madame, n’est pas une affaire de femme », le roman connaît un succès critique presque immédiat même s’il est moins éclatant que celui de Jane Eyre, le roman de sa sœur Charlotte publié au même moment.

Emily ne saura rien du succès de son histoire d’amour passionné, de vengeance et de mort : elle meurt peu après de la tuberculose.

Le roman se situe dans les paysages sauvages des landes de son cher Yorkshire sur une période d’une quarantaine d’années. Lorsque Mr Earnshaw ramène de l’un de ses voyages un enfant abandonné, Heathcliff, les réactions de ses enfants sont à l’image des orages qui surviennent parfois sur le domaine des Hauts du Hurlevent. Hindley, le fils, n’accepte pas cet enfant sombre et lui fait vivre un enfer. La fille, Catherine, se lie très vite à lui, d’un amour fusionnel. Mais en grandissant, elle va choisir comme mari Edgar, un jeune homme fade mais riche. Heathcliff devient un homme sans scrupule, qui jure de se venger des deux hommes l’ayant empêché de vivre pleinement son amour : Hindley, le frère ennemi, et Edgar, le mari de Catherine. La destruction de ces deux familles et de leurs descendances constitue alors son seul objectif.

Comment une jeune femme qui n’a pas quitté (ou si peu pour vite y revenir et s’y réfugier) son village austère et tant aimé d’Haworth, sa maison natale, le presbytère où son père, pasteur, éleva ses six enfants après la mort de son épouse, comment cette jeune femme, donc, a t-elle pu avec une telle audace, une telle singularité imaginer cette histoire de passions et de violences dans l’Angleterre du XIXe siècle et poser avec tant de profondeur la question de la violence et du mal ?

Le prénom du héros, Heathcliff, suggère du reste à la fois une certaine douceur, celle de la bruyère, heath, et le caractère abrupt, celui d’une falaise, cliff.

Emily Brontë faisait partie d’une fratrie de six enfants, tous morts jeunes de la tuberculose. Dès son plus jeune âge, elle inventa avec ses sœurs Anne et Charlotte et son frère Branwell un monde imaginaire, la saga des Glass Town puis avec Anne, leur propre monde, Gondal. C’est peut-être l’attachement à cet univers de fiction qui a rendu complexe son rapport au monde. Elle veillera inlassablement sur son frère Branwell, jeune prodige qui va perdre son talent, ses illusions et sa vie dans l’alcool, les drogues et le désespoir. Lui aussi mourra de la tuberculose.

À lire, écouter & regarder également :

Jane Eyre, Les hauts de Hurle-Vent, Agnes Grey / Charlotte, Emily et Anne BRONTË (Le Livre de poche ; La Pochothèque, 1997)

7 femmes / Lydie SALVAYRE (Perrin, 2013) (contient un portrait d’Emily Brontë)

Cahiers de poèmes / Emily BRONTË (J. Corti ; Collection romantique, 1995)

Poèmes : 1836-1846 / Emily BRONTË (Gallimard ; Poésie, 2007)

Le monde du dessous : poèmes & proses de Gondal et d’Angria / famille BRONTË (Éd. Anabet ; Littérature, 2006)

Wuthering heights / Emily BRONTË (Harper Collins, 2009)

Wuthering heights / Emily BRONTË (Black Cat, 2006) – Méthode de langue

Les hauts de Hurlevent / Luis BUÑUEL (Films sans frontières, 2007) – Film

Les sœurs Brontë / André TÉCHINÉ (Ciné Solutions cop.2012) – Film

Les hauts de Hurlevent / William WYLER (MGM, 2004) (avec Lawrence Olivier & Merle Oberon) – Film

Les hauts de Hurlevent. Volume 1 / YANN & EDITH (Delcourt ; Exlibris, 2007) – Bande dessinée

Les hauts de Hurlevent. Volume 2 / YANN & EDITH (Delcourt ; Exlibris, 2007) – Bande dessinée

Les hauts de Hurlevent / Emily BRONTË (Thélème, 2011) – Livre audio

 


 

 

 

 

 

 

 

Jean-René HUGUENIN (1936-1962)

La côte sauvage (1960)

Il affirmait dans le feu de la jeunesse : « Il est clair que je n’ai pas ma place dans ce monde, parmi ma génération, au sein de cette civilisation. Je vais écrire quelques romans, et puis j’éclaterai comme un feu d’artifice et j’irai chercher la mort quelque part. La pensée de mourir est finalement ce qui me console le plus. » Ce jeune homme bien né a disparu, à toute vitesse, au volant d’une Mercedes, à l’âge de 26 ans. Il laisse derrière lui quelques articles (il était journaliste au Figaro littéraire et aux Lettres françaises), des nouvelles, un Journal et un roman unique, célèbre, La côte sauvage.

Qui était ce feu-follet des Lettres nommé Jean-René Huguenin ? Il avait fondé la revue Tel quel avec Sollers avant de fustiger le Nouveau Roman, la Nouvelle Vague, l’existentialisme et même Françoise Sagan : « elle parle de l’ennui à des gens qui s’ennuient » disait-il. Il était un jeune homme pressé et ambitieux, qui avait eu pour professeur Julien Gracq, pour admirateur François Mauriac, pour amis Jean Edern-Hallier et Renaud Matignon, pour modèle Hemingway.

La côte sauvage fut publiée en 1960, deux ans avant sa mort, et connut un succès immédiat. C’est l’histoire d’un amour contrarié et possessif, entre Olivier, le double de l’auteur et Anne, sa petite sœur, qui s’apprête à épouser un ami d’enfance. Dans le huis-clos de la maison de famille de Bretagne lors d’un été lumineux, Olivier, qui a une relation fusionnelle avec sa sœur, n’aura de cesse d’empêcher ce mariage.

Pour Olivier, c’est le dernier été de l’insouciance, l’adieu à l’enfance. Il ne peut retenir ses derniers instants de bonheur. Le soleil de l’été brûle les corps et les âmes. La vie est pourtant la plus forte. Sauf pour lui.

Une superbe étude de sentiments, à contre courant du roman de l’époque.

De Jean-René Huguenin, il faut lire également son Journal, qu’il avait commencé à l’écrire à l’âge de 18 ans et qui fut publié un an après sa mort. Pour Renaud Matignon, qui s’exprime dans l’avant-propos : « S’il y consigne souvent des faits mineurs de son existence, c’est toujours pour les dégager de l’actualité immédiate, pour y chercher une signification, une vérité, un drame, un visage, ou le sien propre ».

Et deux jours avant sa mort prématurée, Huguenin concluait ainsi de façon bouleversante dans ce Journal : « Ne plus hésiter, ne plus reculer devant rien. Aller jusqu’au bout de toute chose, quelle qu’elle soit, de toutes mes forces. N’écouter que mon impérialisme ».

Extrait :

« À quoi bon les rejoindre ? Qui l’attendait ? Il était seul. Simplement, la présence des autres, leurs questions et leurs cris lui dissimulaient parfois sa solitude, formaient entre elle et lui comme un écran dont il éprouvait à cet instant la transparence et l’irréalité. Une force douloureuse le traversa, il pivota lentement sur lui-même – les roches déchiquetés, noirâtres, le phare lointain, la lande noyée, les moutons, les rochers – et il lui sembla faire d’un seul regard le tour de toute la terre. « Personne n’existe », murmura t-il. » (p.56)

À lire, écouter & regarder également :

Journal / Jean-René HUGUENIN (Seuil ; Points, 1997)

Une autre jeunesse / Jean-René HUGUENIN (Seuil, 1965)

Le feu à sa vie : textes et correspondances inédits / Jean-René HUGUENIN (Seuil, 1987)

 



 

 

 

 

 

Giuseppe TOMASI DI LAMPEDUSA (1896-1957)

Le Guépard (1958)

La bibliographie de Giuseppe Tomasi di Lampedusa n’impressionne pas par son volume : un recueil de nouvelles, La sirène et le professeur, quelques études littéraires, sur Stendhal, Shakespeare, Byron, une correspondance, un récit, Voyage en Europe, mais surtout un unique roman, Le guépard, un chef-d’œuvre.

Tomasi di Lampedusa écrivit Le guépard à la fin de sa vie, de 1954 à 1956, après y avoir, semble-t-il, songé durant des années. Comme il le dira à l’un de ses amis, il s’inspira de l’histoire familiale : « Il est superflu de te dire que le prince de Salina est le prince de Lampedusa, Giulio Fabrizio, mon arrière-grand-père. » En toile de fond, un moment important de l’histoire de l’Italie, le Risorgimento, qui signifia les dernières heures du royaume des Deux-Siciles, lorsque débarquèrent les troupes de Garibaldi et que l’île allait être rattachée au nouveau royaume d’Italie. Le prince de Salina, héros du roman, dont un guépard figure sur le blason, observe l’effondrement inexorable d‘un monde ancien, celui de la toute-puissance de l’aristocratie sicilienne dont il était l’incarnation. Surgit alors un ordre nouveau dont saura profiter le jeune neveu de Salina, Tancredi, un séducteur désargenté, amoureux et bientôt époux de la belle Angelica, fille d’un petit notable rural, un parvenu.

À travers une multitude de scènes d’une grande subtilité, Le guépard, nous fait ressentir sur cinquante années, de 1860 à 1910, la langueur mélancolique née de ce monde qui court à sa perte. Un éclatant chant funèbre que Luchino Visconti traduira admirablement à travers un film, un second Guépard, autre chef-d’œuvre, qui obtiendra la Palme d’or en 1963 au Festival de Cannes. Burt Lancaster dans le rôle du Prince Salina y est prodigieux, Alain Delon est un Tancrède impétueux et opportuniste et Claudia Cardinale une Angélique volontaire.

Le roman de Lampedusa paraîtra en 1958, un an après la mort de son auteur. Tomasi di Lampedusa avait vu son œuvre refusée par les deux grandes maisons italiennes, Einaudi et Mondadori. Il en avait conçu une profonde amertume. Grâce au romancier Giorgio Bassani, Le guépard paraîtra finalement chez Feltrinelli, une jeune maison d’édition fondée en 1954. Tomasi di Lampedusa ne saura rien de cette publication et du succès foudroyant de son roman, qui obtiendra le prix Strega, l’équivalent italien du Goncourt.

Né en 1896, Giuseppe Tomasi di Lampedusa était d’une famille aristocratique. Il avait surtout beaucoup voyagé, se passionnant pour les langues et la lecture davantage que pour l’écriture avant de fréquenter des cercles intellectuels au début des années 1950.

À lire, écouter & regarder également :

Il gattopardo / Giuseppe TOMASI di LAMPEDUSA (Feltrinelli, 1991)

Shakespeare / Giuseppe TOMASI di LAMPEDUSA (Allia, 2000)

Stendhal / Giuseppe TOMASI di LAMPEDUSA (Allia, 2002)

Byron / Giuseppe TOMASI di LAMPEDUSA (Allia, 1999)

Voyage en Europe / Giuseppe TOMASI di LAMPEDUSA (Seuil, 2007)

Le guépard / Luchino VISCONTI (Pathé distribution, 2011) – Film

Le professeur et la sirène / Giuseppe TOMASI di LAMPEDUSA (Seuil, 2002)

Découverte de l'Est parisien

ROCK DANS L’EST PARISIEN : programme et appel au peuple !

 

bannière FB rock

Le fonds Découverte de l’Est parisien de la médiathèque présentera à l’automne prochain un projet original dédié au rock dans l’Est parisien.

Conçu en partenariat avec Eric Tandy, journaliste (Rolling Stone, Politis…), et Marsu, ex-manager du groupe Bérurier Noir et fondateur des labels Bondage et Crash Disques, ce projet apporte un éclairage particulier sur 40 ans de vie musicale dans l’Est parisien.

A travers une exposition et deux conférences, la fine équipe passera en revue les lieux clés qui font de l’Est parisien l’un des grands bastions du rock hexagonal, du mythique Gibus au non moins légendaire studio Davout, en passant par les squats ou les magasins de disques…   Un show case suivra début 2018 avec un groupe du cru.

Lieux du rock dans l’Est parisien est aussi un projet participatif : nous invitons toutes les personnes intéressées à partager avec nous leurs souvenirs d’événements rock, ayant pour cadre les 10e, 11e, 12e, 19e, 20e arrondissements ou les communes de banlieue limitrophe. Ces souvenirs pourront prendre la forme d’affiches, de flyers, de billets de concerts, de photographies de lieux, d’acteurs de la scène rock et de concerts …

Une page Facebook est ouverte pour recueillir ces contributions, qui pourront également être présentées dans l’exposition en accord avec les donateurs. Merci d’adresser à ce sujet un mail à : rockestparisien@gmail.com avec toutes vos coordonnées.

We need you !

Début de l’exposition Lieux du rock dans l’Est parisien : le mardi 7 novembre 2017 au 3ème étage de la médiathèque, fonds Découverte de l’Est parisien

Première conférence sur les lieux du rock le samedi 9 décembre 2017 à 15h.