Sans modération

« Quand t’as 18 ans, t’as terminé ta carrière d’enfant » : des ateliers de philosophie avec les enfants à la médiathèque

Ces dernières années, l’intérêt pour les animations d’ateliers de philosophie avec les enfants s’est accru. À la médiathèque Marguerite Duras, nous nous sommes lancés en prenant pour point de départ des albums jeunesse. Retour d’expérience.

Des ateliers de philosophie, pourquoi ?

Nous avons été deux bibliothécaires à suivre une formation de trois jours avec Edwige Chirouter, maître de conférences à l’Université de Nantes et titulaire de la chaire UNESCO « Pratiques de la philosophie avec les enfants ». Grâce à cette formation et avec l’aide de l’ouvrage d’Edwige, Ateliers de philosophie à partir d’albums de jeunesse (Hachette Éducation, 2016), nous nous sommes lancés. Nous avons utilisé les TAP (temps d’activités périscolaires) pour pouvoir suivre un groupe d’enfants de façon régulière. Ils étaient une quinzaine, âgés de 6 à 8 ans, sur 5 séances d’une heure entre décembre 2018 et mars 2019.

Un « grand laboratoire de l’imaginaire »

L’enjeu était de faire appel aux récits (et plus spécifiquement aux albums de jeunesse) pour construire et développer une réflexion propre à parler du monde et des expériences que nous en faisons. Paul Ricœur, dans Soi-même comme un autre, parle de la littérature comme d’un « grand laboratoire de l’imaginaire » où nous pouvons conduire des « expériences de pensée ». Edwige Chirouter prolonge cette idée. Dans un article pour Philosophie Magazine, elle affirme que la littérature est « comme un immense laboratoire où les hommes peuvent modeler, dessiner, redessiner à l’infini les situations, les dilemmes, les problèmes qui les travaillent. Dégagée des contraintes du réel empirique, des lois de la physique, et même des lois de la morale, la fiction me permet de vivre par procuration ce que le réel, seul, ne me permettra jamais de vivre ». La fiction n’est dès lors plus simplement considérée comme un refuge ou une évasion hors du monde, mais également comme une condition de possibilité de compréhension du réel et d’ancrage dans le monde.

Quelle méthode ?

Chacune des cinq séances a débuté par l’annonce d’une thématique et par la lecture d’une histoire. Trois thématiques ont été retenues en amont : « grandir », « l’amitié » et « le bonheur ». La fiction a ensuite été utilisée comme un tremplin pour ouvrir le débat et pour initier les enfants à l’élaboration d’une réflexion (la référence des albums utilisés se trouve ici). Les deux dernières séances se sont terminées, après la discussion, par un temps réservé au dessin : à la fois pour varier le rythme de l’activité, pour garder une trace écrite, mais aussi pour permettre aux enfants à la fois de s’exprimer autrement mais aussi, peut-être, d’intégrer (d’ingérer), à leur niveau, une partie du contenu de la séance.

Créer des habiletés de pensée

Nos motivations et nos objectifs se sont ajustés à mesure que nous avancions : l’important, pour nous, n’était pas (ou plus) forcément de transmettre un savoir, mais bien de créer des habiletés de pensée. Il a moins été question de citer des auteurs de philosophie que d’aborder certaines règles qui composent un débat d’idées : s’écouter parler, respecter la parole des autres (lever la main, ne pas couper la parole), accepter d’être contredit, reformuler, expliciter, comprendre le rôle d’un argument, d’un exemple… Mais précisons que le but n’était pas tant de les initier à une « méthode » propre aux débats tels que représentés dans les médias (nous n’en serions pas capables) que de véritablement faire effort dans la réflexion – un effort à la fois individuel et collectif – pour creuser un problème et développer les facultés propres à l’exercice d’un jugement critique. Pour développer, aussi, ce que Johanna Hawken entend par ouverture d’esprit, à savoir :

« Être ouvert d’esprit : non pas être tolérant mais prendre avec soi l’idée de l’autre, y ouvrir son esprit réellement, sans même chercher à la juger. Il s’agit d’abord d’une disponibilité cognitive, qui consiste à immobiliser son propre flux de pensée, et d’une éthique, qui nous rend capable de rencontrer l’altérité. Les marqueurs de cette ouverture sont, par exemple, la capacité à expliciter la pensée d’un camarade ou encore à exprimer son désaccord, qui sont des conditions de possibilité de l’esprit critique » (cité dans Philosophie Magazine, n°129, mai 2019)

Pour quels résultats ?

La durée (5 séances) est trop courte pour juger de l’impact d’un tel dispositif sur leurs habitudes de pensée. On a pu néanmoins constater qu’à la fin de l’atelier, la parole était plus libre, le climat plus serein (voire franchement – fraîchement – plus joyeux), qu’il y avait moins de précipitation à répondre et davantage d’écoute et d’attention portée aux histoires, aux questions et à la parole des autres camarades. Est-ce l’effet de la méthode appliquée ou bien simplement la familiarité créée par la succession de nos rencontres ? On se gardera de trancher.

Une anecdote, toutefois : la 6ème séance était une séance libre pour découvrir et flâner dans la médiathèque. Nous avions simplement décidé de leur lire un conte assez court, traitant du bonheur, en guise de cadeau d’au revoir : le conte yiddish Ça pourrait être pire. Lecture. Puis s’en suit, à la fin, un court silence. On s’apprête à les remercier et à les raccompagner en dehors de la salle… Mais voilà qu’ils se mettent, d’eux-mêmes, à parler, à s’interpeller, à discuter de l’histoire et de sa signification, à pointer des problèmes et à débattre de l’action des protagonistes… Quelque chose s’est passé. Et si une graine a été plantée, la suite ne nous appartient plus.

Paroles d’enfants

Enfin, pour ajouter un peu de saveurs au savoir, vous pouvez télécharger cet article afin découvrir la retranscription des échanges, dont voici quelques extraits :

« En fait, quand on a peur, on apprend des choses. »
« Il ne grandit pas en âge. Tu peux grandir en plein de trucs. Tu peux grandir en intelligence. »
« Quand on grandit trop vite, après on est un peu tout petit quand on est papa ou maman. »
« Pour être ami, il faut demander. Si une personne n’a pas d’ami, il faut la demander en ami. Et si elle ne veut pas, c’est pas grave. »
« Ils l’aiment pas, parce qu’ils ne le connaissent pas. »
« Raciste, ça veut dire moche. »
« Le bonheur, c’est comme si on était en Italie. Et voilà. »

Pour aller plus loin :

Yanis Gattone

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