Sans modération

Le lièvre et ses petits

Le décès du romancier Arto Paasilinna est l’occasion de revenir sur son roman phare, Le lièvre de Vatanen, et sur la descendance qu’il a engendrée.

lapin

Au commencement était le lièvre… celui de Vatanen, journaliste qui, de retour d’un reportage, heurte l’animal, part à sa recherche et, de fil en aiguille, finit par changer de vie. Rencontre pourtant peu spectaculaire sur le moment :

Le journaliste était assis au bord du fossé, le lièvre sur les genoux ; on aurait dit une vieille femme perdue dans ses pensées, son tricot devant elle. Les bruits de la voiture s’éteignirent. Le soleil se couchait. […] “Nous voilà bien”, dit l’homme au lièvre.

Mais le lièvre appartient autant à Vatanen qu’à son auteur, le Finlandais Arto Paasilinna. Paru en 1975, c’est le roman qui l’a fait connaître dans le monde entier. Il y pose un style : celui d’un univers à la fois banal et décalé, d’histoires farfelues qui oscillent entre tendresse et ironie, où l’on croise des personnages médiocres mais haut en couleurs. Depuis, Paasilinna a publié bien d’autres titres dont le succès ne s’est pas démenti (La forêt des renards pendus, également adapté en BD, Le meunier hurlant, transposé en film, Le cantique de l’apocalypse joyeuse…) mais aucun n’est aussi iconique que celui-ci qui, très en avance sur son temps, met en scène une “déconnexion” radicale de la civilisation et un retour à la nature au lyrisme modeste. Preuve des répercussions profondes du roman, il a déjà donné lieu à deux adaptations cinématographiques, l’une finlandaise en 1977, l’autre franco-belge en 2006.

L’actualité de ce roman devenu un classique a dû frapper son contemporain Tuomas Kyrö puisque, près de 40 ans après, il en propose une réécriture savoureuse dans son premier roman, Les tribulations d’un lapin en Laponie. Il bénéficie d’ailleurs du même éditeur français, Denoël, et de la même traductrice, Anne du Terrail, que Le lièvre de Vatanen. A la manière d’un Aki Kaurismäki qui parvient dans L’autre côté de l’espoir à confronter son univers si personnel au sujet brûlant des migrants syriens, Tuomas Kyrö ancre son livre dans des faits sociaux précis : le chômage, la mendicité, la main d’œuvre bon marché venue d’Europe de l’Est. Ici Vatanen est donc devenu Vatanescu, mendiant roumain dont on suivra les rencontres à travers toute la Finlande.

Comme chez Paasilinna, bureaucratie et capitalisme qui déshumanisent sont deux bêtes noires dont l’auteur s’amuse à détourner le langage jusqu’à l’absurde :

Le jour vint où l’Organisation [qui tient les mendiants des pays d’Europe de l’Est sous sa coupe] donna l’ordre de muscler les résultats. Il fallait ouvrir des négociations salariales, car le syndicat international du crime était coté en Bourse à l’instar de Nokia ou de Gazprom. Son département publicité et marketing avait en outre constaté une dégradation brutale de l’image de la mendicité. La police se montrait de plus en plus agressive envers ceux qui la pratiquaient et l’opinion publique se radicalisait de jour en jour. Le maire ne voulait plus voir de SDF dans les rues.

La lecture successive des deux romans, parus à 40 ans d’écart, donne une image sociopolitique très différente de la Finlande. De fait, si le point de départ est commun, le développement et la conclusion diffèrent : Vatanen s’enfoncera dans le grand Nord avec son lièvre, animal sauvage ; Vatanescu revient vers la ville et confie son lapin à un couple d’habitants à la campagne.

Au-delà du jeu des différences, l’hommage de Kyrö à son illustre aîné éclate à chaque page. Au premier tiers du livre, Vatanescu se rend en Laponie et tombe sur Harri Pykström, un homme âgé et aigri qui l’accueille d’abord avec son fusil. La vue du lapin le radoucit, et alors Tuomas Kyrö place explicitement dans la bouche de son personnage sa propre fascination pour le roman de Paasilinna :

Il déclara […] que la prestation d’Antti Litja dans le film de Risto Jarva tiré du Lièvre de Vatanen était le summum absolu de l’art cinématographique finlandais. La manière dont il exprimait une rage, une hargne et une insatisfaction constantes, comme une sorte de pression intérieure. Mais en même temps une immense tendresse pour le lièvre. Cet homme ne se plaignait pas, ne se répandait pas en jérémiades, mais prenait son destin en main. “C’est ce qu’il y a de fantastique en Vatanen et c’est ce qu’il y a de fantastique en toi !”

Déclaration d’amour enthousiaste et sincère, que nous ne pouvons reprendre qu’à notre compte… Arto Paasilinna n’est plus, mais son lièvre n’a pas fini de faire des petits !

KONICA MINOLTA DIGITAL CAMERA

AV

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