Le Numérique

Mes premiers pas dans un Bibliofab

Je m’en souviens encore : mon arrivée à la médiathèque Marguerite Duras en tant qu’assistant des bibliothèques de la ville de Paris, il y a bientôt un an, a coïncidé avec le début du festival Numok 2017. Durant deux semaines, une valse ininterrompue de visages, de noms et de machines défilait un peu partout dans la médiathèque. On employait des termes obscurs comme « Raspberry Pi » ou « Arduino ». J’y ai vu des boîtes transformées en borne de jeux d’arcade et des vélos d’appartement convertis en manettes de jeux rétro. Et puis, j’y ai aussi souvent entendu prononcer un mot que je ne comprenais pas : « Bibliofab ».

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Règlement de compte entre collègues sur la Fightbox

Bibliofab : qu’est-ce donc que… Quoi ?

J’ai posé la question : « Un Bibliofab, c’est quoi ? ». On m’a répondu que c’était comme un Fab Lab, mais pour bibliothèques. Je voyais à peu près ce qu’était un Fab Lab : un espace collaboratif, un accès à un atelier et à de l’équipement numérique… Disons, une sorte de communauté d’individus qui se réunissent et s’entraident pour créer des objets à partir d’outils traditionnels mais aussi (et surtout) technologiques. Je savais qu’on associait généralement ce genre d’endroit à l’impression 3D. J’en avais vaguement entendu parler, mais je n’en avais jamais vu. Alors, quand on m’a proposé d’aller voir, forcément…

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Le Bibliofab et ses machines : imprimante 3D, découpe vinyle, drawbot, tablette

J’ai d’abord vu un grand meuble en bois. Des formes hexagonales (des alvéoles), assemblées les unes aux autres. À l’intérieur, sur les étagères : des livres, des objets, et quelques machines atypiques. J’avais du mal à imaginer que les objets exposés avait été « imprimés », comme sortis de nulle part. Je voulais voir les machines à l’œuvre, comprendre, faire pareil… J’ai donc décidé de mener l’enquête et de prendre en filature l’équipe du pôle Médiation numérique.

Le buste d’Albert : un peu trop d’esbroufe

Après une mise sur écoute de leurs bureaux et une présence plus qu’insistante à leurs réunions, je décide de m’y mettre. Comme tout mauvais débutant, je suis pressé d’obtenir un résultat final, sans passer par les différentes étapes d’apprentissage des logiciels. Je découvre avec bonheur une quantité considérable de dessins 3D gratuits et déjà prêts à être imprimés sur des plateformes comme Thingiverse ou Cultrs3d. Mon premier objet en 3D sera… un buste d’Albert Einstein. Je télécharge le fichier au format .STL (ça, je sais faire) et je demande l’aide de Cyrille pour ce qui est de faire… tout le reste ! Moins d’une heure plus tard, et après quelques coups de lame pour retirer les supports, le résultat est là. Ça sort presque de nulle part. C’est magique.

Buste Einstein.jpgBuste d’Einstein et morceaux de supports retirés

J’exhibe ce bon vieil Albert aux collègues et je lui trouve une place d’honneur sur mon bureau. J’en suis plutôt satisfait sur le moment mais très vite, une contrariété s’installe. En définitive, je n’ai pratiquement rien fait. Je n’ai pas compris comment l’impression 3D fonctionnait et je ne saurais certainement pas le refaire tout seul. Un peu trop d’esbroufe et trop peu de maîtrise. Je fais en sorte de garder en mémoire ce sentiment.

Space Invaders : transmettre un savoir

Les mois passent à la médiathèque. Je retourne à des tâches quotidiennes, plus conventionnelles. Puis l’été arrive. Il y a moins de sollicitation, le nez un peu moins dans le guidon. C’est l’occasion de m’y remettre. Je demande conseil au pôle Médiation numérique et je décide de m’initier à la modélisation 3D avec le logiciel gratuit 3Dslash. Mon objectif sera la réalisation d’un alien, issu du jeu Space Invaders. Je jette un œil sur le tutoriel réalisé par Cyrille. Il me faut quelques heures pour appréhender les fonctionnalités de chaque outil et aboutir à un résultat.

space invaders.jpgModélisation d’un « Space invaders » avec le logiciel 3DSlash

L’objet final est moins détaillé, moins complexe que le buste d’Einstein, mais la satisfaction est un peu plus grande ou du moins, plus authentique. Je commence peut-être à percevoir « l’esprit » du Bibliofab : repartir de zéro, réapprendre la patience, redevenir le padawan, l’élève, transmettre un savoir pour ensuite viser l’autonomie… Et tout ça, dans une bibliothèque publique. C’est-à-dire dans un lieu accessible à tous et se donnant comme mission, entre autres, de partager ces savoirs au plus grand nombre. Le Bibliofab : un Fab Lab dans une bibliothèque… Ça commence à faire sens, ça devient cohérent, presque comme une évidence. Ça me plaît.

La machine est ce que l’on en fait : réparer

Je souhaite continuer mon apprentissage tout en coupant l’herbe sous le pied à la critique : celle qui consiste à dire que les objets imprimés en 3D sont futiles, inutiles. Beaucoup d’objets disponibles sur le web le sont, effectivement. Mais la machine ne devrait-elle pas d’abord être au service de celui qui s’en sert (afin d’en faire ce que l’on veut) plutôt que l’inverse ?

Je pars avec cette idée en tête et ça tombe bien. Je m’occupe des périodiques à la médiathèque. Dans les casiers coulissants où les revues sont rangées, j’avais déjà remarqué que certaines rondelles en plastique avaient l’habitude de se casser, empêchant ainsi la fermeture desdits casiers. Je me lance dans une tentative de copie de ces rondelles via 3Dslash. Mais je me rends très vite compte que les capacités du logiciel sont limitées (en tout cas dans sa version gratuite). Je retourne alors demander conseil au maître Jedi et je découvre, à cette occasion, un nouveau logiciel : Tinkercad.

pico_thincerad3.jpgModélisation d’une pièce pour casier de périodiques avec Tinkercad

Le fonctionnement de Tinkercad est différent. Un peu plus complexe mais beaucoup plus précis que 3Dslash, notamment pour ce qui est de prendre des mesures. Je me faufile dans une présentation du logiciel organisée pour des collègues d’une autre médiathèque et j’apprends sur le tas. Je réussis à reproduire les pièces cassées. Les collègues m’aident à les imprimer et je peux enfin réparer mes casiers.

pico-dagoma.jpgL’imprimante 3D Dagoma et deux rondelles imprimées

Un étui pour cartes : l’alliance des machines

Ces nouvelles connaissances entraînent de nouvelles idées. Les potentialités créatives s’ouvrent à mesure que le savoir augmente. Ça fuse un peu partout et ça devient grisant. Je me suis alors souvenu d’une autre présentation, à l’occasion de laquelle j’avais découvert une autre machine du Bibliofab : la découpe vinyle. Cette machine permet, après une opération de vectorisation par ordinateur, de découper des formes dans des feuilles autocollantes (les vinyles) ainsi que dans d’autres matières. C’est la possibilité, entre autres, de réaliser soi-même ses propres stickers.

Decoupeuse vinyle.jpgLa découpeuse vinyle (mais on en a une nouvelle dernier cri !)

Pour clore l’expérience, je me donne alors comme objectif de créer un nouvel objet utile (si possible) et devant impérativement combiner les deux machines : l’imprimante 3D et la découpe vinyle. J’avais chez moi un paquet de 54 cartes à jouer qui traînait, attaché par un élastique. Après considération, je me dis qu’il aurait bien besoin d’un étui…

J’ouvre Tinkercad, je prends les mesures et je me lance. Je modélise un étui et je génère un fichier .stl. Je dois maintenant apprendre à transformer ce fichier .stl en fichier « Gcode » imprimable : c’est-à-dire en un fichier comportant toutes les instructions permettant à l’imprimante de l’imprimer (déplacements, vitesse, hauteur de couche…). C’est la dernière étape de mon apprentissage. Pour cela, il me faut un « slicer », logiciel permettant de trancher un modèle 3D en fines couches horizontales. On choisit Cura. Cyrille m’explique les paramètres de base et je peux lancer l’impression.

print-etui2.jpgImpression 3D d’un étui pour cartes

L’étui est terminé mais la joie est de courte durée : les mesures utilisées pour la modélisation sont trop justes et l’étui est trop étroit. J’essaie de limer l’objet mais la matière, constituée de PLA (acide polylactique), s’abîme assez vite.

J’ouvre alors de nouveau Tinkercad. J’ajuste le modèle, je modifie un peu la forme et je relance. Cette fois, c’est la bonne. J’utilise enfin le logiciel Silhouette Studio pour vectoriser l’image d’un as de pique. Les collègues m’aident à paramétrer la découpe vinyle. La machine découpe, je colle et voilà le résultat.

etui54cartes.jpegÉtui avec sticker « As de pique »

Pour un artisanat hybride

En définitive, ce fut une belle aventure et un sacré travail d’équipe : entre nous, les humains. Mais aussi entre nous et les machines. Certes, ces objets créés n’apportent peut-être pas grand chose à la société. Mais ils ont été le prétexte et le vecteur d’autres choses : la possibilité de renouer avec un travail créatif et concret, avec du « faire » (d’où le nom de « culture maker » lié à ces pratiques). La possibilité aussi de se réapproprier certains moyens de production, de contourner ou de « hacker » la société de surconsommation et de découvrir un artisanat hybride, à mi-chemin entre le manuel et le technologique. Cet artisanat enfin, parce qu’il est soucieux par essence du partage des connaissances et de l’apprentissage, m’a définitivement convaincu de sa place qu’il peut et doit occuper en bibliothèque.

Yanis Gattone

Sources :

Lien pour télécharger l’étui (54 cartes) / Rendez-vous sur Tinkercad

Pour en savoir plus sur le Bibliofab / Le site des bibliothèques de Paris 

Pour en savoir plus sur 3D Slash

Pour en savoir plus sur Tinkercad

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2 commentaires sur “Mes premiers pas dans un Bibliofab

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