Sans modération

La belgitude des choses ! L’esprit belge

L’esprit belge

S’il existe un réel « esprit belge », il repose indéniablement sur l’humour, parfois très singulier (situations cocasses ou embarrassantes, personnages originaux…).

Un regard décalé

L’une des caractéristique du cinéma belge, c’est un regard décalé sur les scènes du quotidien les plus banales, comme dans les films d’Abel et Gordon.

Derrière cette signature se cachent deux artistes formés à l’école du mime, le Belge Dominique Abel et la Canadienne Fiona Gordon. Leur rencontre avec le réalisateur Bruno Romy les amène à se tourner vers le cinéma : leur premier long-métrage, L’iceberg, en 2006, sera suivi par Rumba en 2008 et La fée en 2011. Fortement influencés par le cinéma burlesque muet de Chaplin, Buster Keaton et Laurel et Hardy, ils allient cette tradition toute américaine à un regard doux-amer sur le quotidien à la manière de Jacques Tati.

C’est ainsi que dans Rumba, histoire d’un couple heureux mais abandonné par la chance, on évolue d’abord dans un imaginaire très coloré et poétique qui évoque le conte. Mais un accident survient et le conte se détraque. De nombreuses scènes partent ainsi d’une situation banale (cérémonies du lever ou du coucher, portes automatiques qui ne s’ouvrent pas…), filmée en plan fixe, sans parole, avec des gestes issus du quotidien mais très exagérés et chorégraphiés. C’est le principe du clown qui fait rire et émeut par ses maladresses… efficacité garantie.

L’humour belge, c’est aussi l’autodérision et un goût pour les personnages médiocres, comme en témoignent les multiples collaborations de Benoît Poelvoorde avec le réalisateur Benoît Mariage. Reporter photo, ancien collaborateur du magazine Strip-tease, Benoît Mariage a été révélé avec Le Signaleur, un court métrage de vingt minutes tourné en noir et blanc en 1997. Ce succès lui a permis de réaliser son premier long-métrage, Les convoyeurs attendent, en 1999. Suivront L’autre (2003), Cowboy (2007) et Les rayures du zèbre (2014). Dans Cowboy on assiste à un mémorable face-à-face entre Olivier Gourmet qui joue son propre rôle et Benoît Poelvoorde, qui incarne un quidam un rien inopportun. Autodérision certes, mais on rit jaune car la scène s’étire jusqu’à la gêne.

Le malaise

Très caractéristiques des films belges, l’humour noir et le malaise sont portés à leur sommet en 1992 dans LE film-culte qui a marqué un tournant dans l’histoire du cinéma, pas seulement belge !

C’est arrivé près de chez vous se présente comme un faux documentaire en noir et blanc dans lequel le spectateur suit un tueur en série au jour le jour . Tourné avec un budget dérisoire, le film a fait un tabac à sa sortie. Il a aussi suscité de grandes controverses en raison de sa représentation de la violence. Certains l’ont d’ailleurs comparé à Orange mécanique de Kubrick.

Avec le recul, c’est surtout sa parodie de téléréalité, cynique et poussée jusqu’à l’absurde, directement inspirée de Strip-tease, qui frappe aujourd’hui. Il en est de même de l’humour provocateur et très très noir, qui repose en grande partie sur le jeu volontairement forcé et cabotin de Poelvoorde. Attention cependant, certaines scènes demeurent réellement choquantes 25 ans après. Un parti pris assumé par le réalisateur Rémy Belvaux qui, lors de la sortie du film, avait expliqué : « Au début du film, le tueur dégage une sorte d’humour noir et de charme. Après la scène du viol, qui est brutale et insupportable, le spectateur pense : Merde, j’ai rigolé d’un tas de meurtres commis par ce mec alors que c’est ignoble. Là, nous piégeons nos spectateurs. » Eh oui l’esprit belge c’est aussi l’art du malaise.

Si ce film est co-signé par Benoît Poelvoorde, André Bonzel, le caméraman, et Rémy Belvaux, on s’accorde à dire que la mise en scène est de Rémy Belvaux seul. Ça restera malheureusement son unique film puisque Rémy Belvaux s’est suicidé en 2006. Aujourd’hui, le nom de Belvaux est davantage relié à celui de son frère aîné, Lucas Belvaux, le réalisateur de 38 témoins, Rapt ou récemment Chez nous.

Un autre film – flamand cette fois – peut être rapproché de C’est arrivé près de chez vous à bien des égards : caméra à l’épaule, témoignage d’un personnage face caméra, ultra-violence, humour très noir… Il s’agit d’Ex Drummer, le premier long-métrage de Koen Mortier (2007). Le film met en scène trois musiciens handicapés qui cherchent un batteur pour leur groupe de punk en vue d’un concours. Ils proposent à Dries, un écrivain renommé, de rejoindre leur groupe. Celui-ci, en quête d’inspiration pour son nouveau roman, accepte. Mais il ne tarde pas à manipuler les membres du groupe pour les monter les uns contre les autres.

Ce film très trash et violent ne laisse pas indifférent. Comme le dit lui-même le réalisateur surpris de la polémique énorme que le film a suscité en Flandre, « il est certain qu’il n’y a pas d’entre-deux avec Ex Drummer : on est pour ou on est contre ». Il est vrai que le réalisateur ne se fixe aucune limite, tant au niveau de l’écriture qu’au niveau visuel puisqu’on  découvre de vrais partis-pris de mise en scène : le générique de début est très original, l’un des personnages est systématiquement filmé à l’envers, pieds au plafond, quand il est chez lui ; il y a aussi des séquences montées en « marche arrière » qui donnent une touche assez poétique à certaines séquences et contrebalancent avec l’ensemble très noir.

Le film aborde également la question du handicap, thème largement présent dans le cinéma belge, beaucoup plus que dans les films français.

La musique

Ex Drummer, c’est aussi un film qui parle de musique et qui la met en scène (avec une chouette BO en partie signée Arno ou des groupes belges comme Ghinzu). Ça tombe bien car la musique est une autre constante du cinéma belge, notamment dans les films de Felix Van Groeningen.

Felix Van Groeningen a connu un succès critique et une reconnaissance avec son 3e long-métrage La merditude des choses, qui a été sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes en 2009 et a obtenu le prix Art et essai. Succès qui s’est amplifié avec Alabama Monroe, film musical qui a obtenu plusieurs prix (dont le César du meilleur film étranger en 2014) et qui a même permis au groupe de bluegrass créé pour le film de se produire à guichets fermés pendant des semaines en Belgique.

Ce film est à la fois l’histoire d’un grand amour, d’un deuil (impossible) et un hommage au bluegrass et à la country. Sa mise en scène est particulièrement intéressante car complètement a-chronologique, avec des allers-retours constants entre le passé, le présent, le futur.
Le réalisateur flamand témoigne d’un goût prononcé pour la musique dans ses films puisqu’après Alabama Monroe, il a réalisé Belgica en 2016,  qui retrace la création d’un bar par deux frères, qui va vite se transformer en boîte de nuit accueillant divers groupes de musique. Pour la musique de ce film, Felix Van Groeningen a fait appel à deux frères et amis musiciens originaires comme lui de Gand, les frères Dewaele alias Soulwax/2 Many DJ’s Ces derniers ont fait bien plus que composer la BO du film. Toute la musique que l’on peut y entendre, depuis celle qui s’échappe d’un autoradio jusqu’à celle des groupes qu’on voit jouer, a été composée par eux ! Bien plus qu’une BO, ils ont inventé un monde musical et ont travaillé pendant des mois !

Parmi les autres films belges mettant en scène des univers musicaux, on peut citer Le maître de musique, de Gérard Corbiau, premier-long métrage du réalisateur, qui avait jusqu’alors tourné uniquement pour la télévision. Le film a connu un succès critique et public est a été proposé pour l’Oscar du meilleur film étranger en 1989. Plus récemment, en 2015, Je suis mort mais j’ai des amis se présente comme un « road-movie musical » avec Bouli Lanners. Le même Bouli Lanners apparaît d’ailleurs dans une scène mythique d’Aaltra, film réalisé par Gustave Kervern et Benoît Delépine, qui n’est pas belge mais qui pourrait l’être : a-t-on jamais entendu interprétation de Sunny plus touchante ?

Pour conclure, on espère avoir réussi à vous convaincre de la richesse et de la diversité du cinéma belge ! Un cinéma à la fois modeste et transgressif, unique, qui n’aime rien tant que les marginaux et les losers, et d’ailleurs a donné de très beaux rôles à certains des meilleurs acteurs du monde, de Benoît Poelvoorde à François Damiens, d’Emilie Dequenne à Cécile de France, de Jérémie Renier à Matthias Schoenhaerts.

Si vous voulez en savoir plus sur le cinéma belge francophone n’hésitez pas à consulter notre FILMOGRAPHIE. Vous pouvez aussi (et surtout) vous rendre au Centre Wallonie Bruxelles, juste en face du centre Pompidou, qui organise régulièrement des projections et des festivals qui vous permettront de repérer les réalisateurs belges de demain.

Retrouvez ici et les épisodes 1 et 2 de notre saga consacrée au cinéma belge.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s