Sans modération

Une vie, un seul roman (2/3)

Notre série littéraire de l’été continue avec deux nouvelles catégories :

  • les auteurs engagés dans une œuvre littéraire, plus souvent poètes, nouvellistes, et qui ne sont essayé qu’une seule fois (ou presque !) à la forme romanesque.

Richard HUGO (1923-1982) / La Mort et la belle vie (10-18, 1999)

Nikos KAVVADIAS / Le Quart (Gallimard ; Folio, 2008)

J.D. SALINGER (1919-2010) / L’Attrape-cœurs (R. Laffont ; Pavillons, 2003)

Sylvia PLATH (1932-1963) / La Cloche de détresse (Gallimard ; L’Imaginaire, 1987)

Szilard BORBÉLY (1964-2014) / La Miséricorde des cœurs (Bourgois, 2015)

 

  • Les auteurs engagés dans une œuvre artistique autre que littéraire tel le peintre Francis Picabia ou l’architecte Fernand Pouillon ont pu, une fois dans leur vie, être tentés par le roman.

Francis PICABIA (1879-1953) / Caravansérail (Belfond, 2013)

Fernand POUILLON (1912-1986) / Les Pierres sauvages (Points, 2008)

 

Si vous souhaitez (re)découvrir le premier volet de la série, cliquez ici. Pour le troisième volet, c’est par là.

 


 

Richard HUGO (1923-1982)

La mort et la belle vie (Gallimard ; Folio, 1999)

Le Montana, vaste état de l’Ouest des États-Unis, possède un climat rude (jusqu’à – 40° en hiver) et des paysages grandioses. Si sa densité de population est très faible, Missoula, la deuxième plus grande ville de cet état, bénéficie, depuis les années 60, d’une densité d’écrivains hors du commun. Il faut dire que son Université dispense des ateliers d’écriture fort réputés (les fameux creative writing) dont Richard Hugo, poète reconnu aux États-Unis (il écrivit une dizaine de recueils et deux essais poétiques), était l’un des professeurs, dispensant aux participant·e·s conseils et recommandations. Ce qui lui laissait quand même le temps de fréquenter les bars de la ville, peut-être pour noyer sa neurasthénie dans l’alcool.

C’est donc à Plains, un patelin perdu qui ressemble à Missoula, que Hugo plante le décor de son unique roman, publié en 1980 aux États-Unis. Son héros, le flic chevronné (policier) Al Barnes, surnommé Al la Tendresse, rêveur et poète amateur, a quitté la grande ville, Seattle, et ses bandits tueurs (il s’est pris trois balles dans le corps) pour trouver « la paix et la sérénité » et pourquoi pas taquiner la muse et la truite puisqu’il est bien connu que les rivières du Montana regorgent de truites. Devenu adjoint du shérif, il y a peu de chance que des crimes de sang viennent perturber sa nouvelle vie pépère. Raté ! Deux meurtres coup sur coup vont entraîner le placide Al à enquêter sur la perversion humaine. Avec cette enquête rondement menée, Richard Hugo ouvre la voie à des dizaines d’écrivains en herbe, dont certains feront partie de cette fameuse école du Montana, qui n’a d’ailleurs d’école que le nom.

Des écrivains de renom comme James Welch ou James Crumley ont fait l’éloge de Richard Hugo et ce dernier, avec lequel il était ami l’appelait « le vieux détective du cœur». Hugo est mort en 1982.

 


Nikos KAVVADIAS (1910-1975)

Le quart (Gallimard ; Folio, 2008)

Nikos Kavvadias était grec. Marin – il était officier de radio – Il aura navigué une grande partie de sa vie. C’était également un poète. Ses poèmes sont enseignés en Grèce dans les écoles.

Son seul roman, Le quart, est un chef-d’œuvre. Publié en 1954, il venait de l’écrire alors qu’il naviguait de Melbourne à la mer Tyrrhénienne.

Le quart est une histoire d’hommes, d’hommes grecs, du moins portant des noms grecs. Leur cargo, rouillé, sans âge, vogue sur des mers inhospitalières. À bord, un vacarme assourdissant, une odeur nauséabonde, des rats crevés. Il faut tenir malgré la peur : « Si tu crois que les marins vont te parler, t’ouvrir leur cœur, tu te goures. La vérité porte malheur. Nous la disons de temps en temps, dans le secret de notre cœur, et même ainsi elle nous fait peur. » Alors, les marins s’inventent des lendemains qui ne viendront jamais. Ils se souviennent de pays et de ports lointains. Ils se remémorent les femmes, mères et putains, de leur vie à terre. Ils se racontent leurs histoires de cœur et d’honneur, dans lesquelles, parfois, leurs identités se confondent. Des histoires, souvent pleines de passion, parfois cruelles, racontées de manière très crue, avec un langage puissant qui contribue à faire de ce roman un chef-d’œuvre, mais cependant avec beaucoup de pudeur.

Extraits :

« Vous nous plaignez parce que nous n’avons pas de maison, parce que nous marchons les jambes écartées […] Vous me faites chaud au cœur. Un lit stable, un sommeil tranquille. […] Mais je ne changerais pas mon métier pour le vôtre, même pour un seul jour. »

« Si tu avais vu à Gênes comment embarquaient les émigrants ! Les haut-parleurs hurlaient en cinq langues. Une foule confuse, haute en couleurs. Chacun avec sa religion, et tous ensemble sans foi. Ils partaient recommencer leur vie. Beaucoup portaient encore sur le bras le numéro qu’ils avaient en camp de concentration. Il y avait des femmes qui venaient avec toi pour une cigarette, pour un verre d’alcool, pour rien du tout, parce que ça les fatiguait de refuser. Dès qu’on arrivait au dernier port, je m’allongeais pour dormir et à mon réveil le brouillard du Yara-Yara les avait tous engloutis. Où était parti ce bruit, ce brouhaha qui m’avait bercé pendant tant de jours, dont j’avais assez et que j’aimais ? Des ponts déserts, jonchés de chaises brisées, de journaux en toutes langues, de livres en hébreu, de peignes et de sachets vides. Enfin, tu imagines. La lance d’arrosage balayait tout ça d’un seul coup. »

 


J.D. SALINGER (1919-2010)

L’attrape-cœurs (R. Laffont ; Pavillons, 2003)

Lorsque J.D. Salinger meurt en 2010 à l’âge de 91 ans, c’est un mythe de la littérature américaine qui disparaît.

L’attrape-cœurs, son unique roman, publié aux États-Unis en 1951, devenu culte, a marqué des générations de lecteurs (ses ventes mondiales dépassent plus de 60 millions d’exemplaires).

Puis l’écrivain a vécu reclus dans sa maison du New Hampshire jusqu’à sa mort en ne publiant que quelques nouvelles, Franny et Zooey en 1961, Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers suivi de Seymour, une introduction en 1963, et enfin Hapworth 16, 1924 en 1965. Lors de l’une des très rares interviews qu’il donna, il expliqua ainsi son silence : « Il y a une paix merveilleuse à ne pas publier. C’est paisible. Silencieux. Publier est une invasion terrible de ma vie privée. J’aime écrire. J’adore écrire. Mais je n’écris que pour moi et mon propre plaisir». (New-York Times, 1974).

Lorsque The catcher in the rye (titre original du roman) paraît, il est objet de scandale et son succès, presque immédiat, ne se démentira jamais.

L’intrigue tient en peu de mots : Holden Caulfield, un adolescent de 16 ans est viré de son lycée huppé. Il s’enfuit et erre durant trois jours, transi de froid, dans New York. Sa pérégrination va le mener de chambre d’hôtel en boîte de jazz, de bar en hall de gare. Au fil de ses rencontres – une prostituée et son mac, un ancien professeur et bien d’autres – il livre ses réflexions sur sa famille (ses parents, sa petite sœur Phoebé, ses deux frères, l’un parti travailler dans le cinéma à Hollywood, l’autre mort alors qu’il était enfant).

« Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement la première chose que vous allez demander c’est où je suis né, et à quoi ça a ressemblé, ma saloperie d’enfance, et ce que faisaient mes parents avant de m’avoir, et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de raconter ça et tout.»

Dès le début de l’ouvrage, le ton est donné : le héros, le narrateur, s’exprime avec une ironie mordante, en mêlant argot et discours bancal. Mais ce héros bien né, qui s’insurge contre le monde adulte, est bien conservateur et n’a rien d’un révolutionnaire.

A l’époque où il fut écrit, à l’image de Huckberry Finn de Mark Twain, le ton de L’attrape-cœurs était nouveau, mais le roman semble aujourd’hui appartenir à une époque révolue. La Beat generation, notamment Kerouac avec La route, sera passée par là, avec une nouvelle forme de littérature qui va tout balayer.

« Mon rêve, c’est un livre qu’on arrive pas à lâcher et quand on l’a fini on voudrait que l’auteur soit un copain, un super-copain et on lui téléphonerait chaque fois qu’on en aurait envie » dit Caulfield.

À lire & regarder également :

L’attrape Salinger / Jean-Marie PÉRIER (MK2 : TF1, 2008) – Film

Oona et Salinger / Frédéric BEIGBEDER (Grasset, 2014)

Les fêtes partagées : lectures et autres voyages / Daniel RONDEAU (Robert Laffont, 2015) contient un portrait de J.D. Salinger

 


Sylvia PLATH (1932-1963)

La cloche de détresse (Gallimard ; L’Imaginaire, 1987)

Sylvia Plath, poétesse, voulait être écrivain. Elle a toujours cru que l’écriture allait la sauver.

La cloche de détresse (titre original The bell jar), l’unique roman de Sylvia Plath, signé sous le nom de Victoria Lucas, paraît en janvier 1963, un mois avant le suicide de son auteur. C’est un témoignage autobiographique impressionnant, le constat sans la moindre complaisance et la description clinique d’une dépression vécue de l’intérieur qui s’achève par un suicide raté. Ce portrait intimiste est empreint d’un humour et d’une causticité salvateurs. Une certaine distance face au personnage principal et l’Amérique des années 50 comme toile de fond ajoutent une dimension à cette œuvre bouleversante.

L’héroïne de La cloche de détresse s’appelle Esther Greenwood. Âgée de 19 ans, elle est l’une des lauréates d’un concours de poésie organisé par un magazine. À ce titre, elle est invitée, avec les autres lauréates, à passer l’été à New-York et à travailler dans un grand magazine. Les jeunes femmes partagent une vie mondaine futile. Mais la fêlure est là : « Je me sentais très calme, très vide, comme doit se sentir l’œil d’une tornade qui se déplace tristement au milieu du chaos généralisé ». Dans l’Amérique des années 50, contaminée par le maccarthysme, une femme se doit d’être comblée par une vie maritale, d’avoir des enfants et de se vouer aux tâches ménagères. Esther, quant à elle, se sent et se veut avant tout poétesse et son retour chez sa mère sera d’autant plus difficile qu’elle ne sera pas retenue pour participer à un atelier d’écriture dans lequel elle mettait énormément d’espoir. La dépression apparaît de manière insidieuse dans le récit, au détour d’une phrase, le jour où Esther apprend à skier : « Une voix intérieure me conseillait de ne pas me conduire en idiote – sauver ma peau, enlever mes skis, et descendre par la forêt de pins qui bordait la pente – elle s’est envolée comme un moustique inconsolable. L’idée que je pourrais bien me tuer a germé dans mon cerveau le plus calmement du monde, comme un arbre ou une fleur. » Plongée dans une profonde dépression, elle va alors tenter de se suicider, cachée au fond d’une cave. Puis, internée, elle va subir des électrochocs.

Esther, c’est Sylvia jeune fille avant sa rencontre avec celui qui sera son prince puis son bourreau, Ted Hughes, le beau et talentueux futur grand poète : mariage, relation fusionnelle, succès grandissant pour le beau Ted. Sylvia reste dans l’ombre, écrit des poèmes, s’occupe de ses enfants et de sa maison. Mais les vieilles angoisses vont revenir au grand galop et les bras protecteurs de Ted ne le sont plus assez. Voire plus du tout. Ted va finir par partir, pour une autre vie, une autre femme. En cet hiver 62-63, à Londres, il n’a jamais fait aussi froid. Sylvia se retrouve seule avec ses deux enfants dans un appartement glacial. En quelques jours, elle écrit les très beaux poèmes du recueil Ariel, qui fera sa gloire. Le 11 février, elle calfeutre la chambre des enfants et ouvre le gaz …

La vie de Sylvia Plath a quelque peu occulté son œuvre même si, après sa mort, ses écrits ont connu un succès croissant grâce aux initiatives de sa mère dont elle était très proche (leur correspondance en atteste) et de Ted Hughes qui n’auront de cesse de faire connaître son œuvre.

Il est à noter que Sylvia Plath avait travaillé à une suite de La cloche de détresse qu’elle a détruite en 1962 après une crise conjugale et qu’un autre roman, racontant l’histoire d’une femme qui découvre l’infidélité de son mari, retrouvé après la mort de Sylvia Plath, a été perdu dans les années 70.

Sylvia Plath a également laissé des nouvelles et des essais, des journaux et une importante correspondance, toutes ces œuvres reflètent son mal-être (et son cheminement vers la création).

« Mourir est un art, comme tout le reste.
Je m’y révèle exceptionnellement douée.
On dirait l’enfer tellement on jurerait que c’est vrai.
On pourrait croire que j’ai la vocation. » (Dame Lazare in Ariel)

À lire & écouter également :

Arbres d’hiver / Sylvia PLATH (Gallimard ; Poésie, 2008)

Ariel / Sylvia PLATH (Gallimard ; Du monde entier, 2009)

Ariel / Sylvia PLATH (Des Femmes ; Bibliothèque des voix, 2006) – Livre audio

Journaux : 1950-1962 / Sylvia PLATH (Gallimard ; Du monde entier, 1999)

Œuvres : poèmes, roman, nouvelles, contes, essais, journaux / Sylvia PLATH (Gallimard ; Quarto, 2011)

The bell jar / Sylvia PLATH (Faber and Faber, 2013)

Lazare mon amour / Gwenaëlle AUBRY (L’Iconoclaste, 2016)

Mourir est un art comme le reste / Oriane JEANCOURT-GALIGNANI (Albin Michel, 2013)

7 femmes / Lydie SALVAYRE (Perrin, 2013) (un portrait de Sylvia Plath)

Birthday letters / Ted HUGHES (Gallimard ; Poésie, 2015)

 


Szilárd BORBÉLY (1964-2014)

La miséricorde des cœurs (Bourgois, 2015)

La miséricorde des cœurs est le seul roman écrit par Szilárd Borbély. Poète, auteur de pièces de théâtre et d’essais littéraires, Borbély, considéré comme l’un des plus importants écrivains hongrois des vingt-cinq dernières années, a laissé une œuvre d’une grande puissance. La miséricorde des cœurs, parue en 2013, va lui assurer un succès immense auprès du grand public de son pays. Un an plus tard, celui que le prix Nobel de littérature, Imre Kertész, considérait comme « le poète le plus prometteur et le plus perdu de la poésie hongroise (et) qui aurait pu prétendre à un grand et brillant avenir » se donnait la mort. Il avait 50 ans.

À un ami qui lui demandait : « Qu’y a-t-il de vrai dans ton livre ? », Szilárd Borbély répondit : « presque tout ». Son roman, qu’il qualifiait de « fiction biographique », a pour narrateur un petit garçon de cinq ans, dont nous ne saurons pas le nom, pas plus que celui de son père, de sa mère, de sa sœur, la Grande, ou de son petit frère, le Petit, un nourrisson. Il se situe à la fin des années 60, dans un village de Hongrie, près de la frontière roumaine. Le lecteur est happé dès les premiers mots : « Nous marchons et nous nous taisons. Vingt-trois ans nous séparent. Vingt-trois est un chiffre indivisible. Vingt-trois ne se divise que par lui-même. Et par l’unité. Voilà la solitude qui nous sépare. Impossible de la fractionner. Il faut la trimbaler en son entier. Nous portons le déjeuner. Nous marchons sur le talus. Nous disons un risban. Le risban d’Ogmand. Nous passons par là chaque fois que nous allons chercher du bois mort dans la forêt. »

La famille vit dans le dénuement. Les jours fastes (très rares), on tue un poulet ou un pigeon mais, le plus souvent, on se contente de tartines de saindoux et d’eau. Elle est rejetée par les habitants du village. À travers les mots de l’enfant et la manière dont il appréhende son environnement, le lecteur comprend qu’il s’agissait à l’origine de koulaks, c’est-à-dire de paysans aisés, dont tous les biens ont été confisqués. Avec le régime communiste, de nouveaux seigneurs ont pris leur place et leur font chèrement payer les privilèges qu’ils avaient acquis. Ainsi, le père, rejeté du kolkhose, ne peut plus travailler. Et la faim, la misère sont d’autant moins supportables que s’y ajoutent la peur, la brutalité et la maltraitance, qui sont banalisées au sein de la communauté villageoise et qui contaminent les relations entre voisins, dans les familles et même avec les animaux.

L’enfant se rend compte du rejet dont son père fait l’objet et lui-même, bien que rien ne soit explicitement dit, insulté, battu par les enfants hongrois sent qu’il fait partie des réprouvés. Et sa mère, pour conserver sa dignité, veut fuir ce village de paysans.

Les réprouvés, il y en a d’autres.

Il y a Mozsi, le seul juif du village qui, au retour du Service obligatoire du travail ne sut où avaient disparu ses vêtements : « Personne au village n’a pu lui dire. Et Mozsi ne l’a pas demandé. Il n’a pas demandé non plus où avaient disparu les articles de son magasin. Les meubles de sa maison. Les livres de l’étagère. Le crochet du mur. Le linge de l’armoire. La miséricorde des cœurs ».

Il y a Messiah, un Tzigane qui se tient « un peu à l’écart des Hongrois » et qui, comme l’enfant, est habité par la peur.

En donnant un nom à ces personnages (contrairement aux personnages principaux qui n’en ont pas), Borbély a voulu les sortir de l’oubli.

L’enfant, solitaire, qui ne sait trop à qui se fier, trouve refuge dans la nature et observe. Il prend plaisir à tuer les insectes, reproduisant ainsi le monde cruel des adultes. Son regard, mélange subtil d’innocence et de maturité, dénonce un monde brutal.

Le titre original, Les dépossédés, avec comme sous-titre Alors, il est déjà parti, le Messie ?, illustre parfaitement le propos de Borbély : des personnages dépossédés de leurs biens, sans avenir, ayant perdu tout espoir. Le titre de l’édition française, La miséricorde des cœurs, empreint d’un peu d’optimisme, est, quant à lui, très beau.

La miséricorde des cœurs est l’unique roman d’un immense poète qui, à travers le regard sensible et émouvant de l’enfant qu’il fut, nous entraîne, par le mouvement de ses phrases, vers un monde irrémédiablement cruel.

« Malheureusement, tout ce que j’ai écrit est trop sombre, trop triste. Ce n’est pas ce que je voulais. Ce n’est pas ainsi que j’imaginais les choses, pas du tout. Mais malheureusement, il ne m’a pas été donné de connaître un destin facile, alors même que c’est ce à quoi j’ai toujours aspiré.»

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Francis PICABIA (1879-1953)

Caravansérail (Belfond, 2013)

On connaît le peintre Francis Picabia mais on ne sait guère qu’il fut l’auteur d’un roman, Caravansérail. Les Éditions Belfond publièrent une première fois ce roman en 1975 après sa découverte dans les archives du peintre. Il fut vite épuisé et ne fut réédité, par le même éditeur, qu’en 2013, à l’occasion du 60e anniversaire de la mort de Picabia.

Picabia écrivit son roman en 1924, l’année où André Breton, avec lequel il était encore ami, publiait son premier Manifeste du surréalisme. Il comptait d’ailleurs, sur ses amis surréalistes pour le faire éditer. Mais ceux-ci ne l’apprécièrent guère, notamment Breton, qui trouva le roman « fort ennuyeux » dans une lettre qu’il lui adressa. La remarque du « pape du surréalisme » chagrina beaucoup Picabia.

Le Tout-Paris artistique des années 20 apparaît dans les douze tableaux qui constituent ce roman autobiographique loufoque et insolent. On y suit le rythme de vie quotidien effréné de Picabia, errant d’un bar nègre à Paris au casino de Cannes, d’une séance de spiritisme à une course folle dans sa voiture décapotable, de l’appartement de l’une de ses maîtresses au cabinet d’un médecin. Cocteau, Duchamp, Aragon, Picasso, Breton, Jarry, Satie, les grandes figures artistiques de l’époque que l’on croise, au détour d’une scène, parfois sous un sobriquet, en prennent pour leur grade. Le seul lien entre toutes ces scènes est un certain Claude Lareincey, un aspirant romancier qui n’a de cesse de poursuivre Picabia avec sa prose ennuyeuse.

Son roman est une pochade en même temps qu’un portrait décapant du milieu artistique culturel parisien des années 20. Caravansérail est un roman à clefs et à tiroirs où l’on a parfois du mal à reconnaître qui est qui. Le roman est irrévérencieux et provocateur, à l’image de son auteur, qui s’était tout d’abord rapproché de Tristan Tzara et de son groupe dadaïste, puis d’André Breton avant de s’en éloigner. A la rigueur dogmatique de Breton, Picabia oppose une incorrigible désinvolture.

Mais Picabia est un homme changeant : sollicité pour la création d’un ballet en collaboration avec Eric Satie, il considérera que l’écriture de Caravansérail n’avait plus autant d’attrait pour lui : « Cela fait huit mois que j’écris quatre à cinq heures par jour pour en fin de compte n’avoir presque rien trouvé à dire ».

À lire également :

Écrits critiques / Francis PICABIA (Mémoire du livre, 2005)

Francis Picabia / Pierre de MASSOT (Seghers ; Poètes d’aujourd’hui, 2002)

Francis Picabia : la peinture sans aura / Arnauld PIERRE (Gallimard ; Art et artistes, 2002)

Francis Picabia : la peinture mise à nu / Jean-Louis PRADEL (Gallimard : Paris musées ; Découvertes Gallimard, 2002)

Picabia / Alain JOUFFROY (Assouline ; Mémoire de l’art, 2002)

Sept manifestes dada / Tristan TZARA, auteur & Francis PICABIA, illustrateur (Dilecta, 2013)

 


Fernand POUILLON (1912-1986)

Les pierres sauvages (Seuil ; Points, 2008)

Lorsque sont évoqués les grands architectes du XXe siècle, le nom de Fernand Pouillon est hélas trop rarement cité.

Est-ce à cause d’une réputation quelque peu sulfureuse ? Architecte et agent immobilier, il avait l’image d’un homme peu scrupuleux, et avait connu dans les années 60 la prison pour malversations financières.

Est-ce à cause du très grand nombre de constructions à des prix très compétitifs qu’il réalisa, tant en France – il construisit des centaines de logements sociaux – qu’en Algérie et en Iran, ce qui entraîna la jalousie de nombre de ses confrères ?

Pourtant, cet homme dandy et flambeur, disciple d’Auguste Perret, se fit connaître dès 1948 avec la reconstruction du Vieux Port de Marseille.

Si de grands architectes ont beaucoup écrit et peu construit, lui a peu écrit et beaucoup construit. Son matériau de prédilection ? La pierre, celle-là même qui est l’héroïne de son unique et merveilleux roman, Les pierres sauvages, écrit lors de son séjour en prison, qui paraîtra en 1964 et obtiendra le prix des Deux-Magots.

Les pierres sauvages est le journal apocryphe du moine et maître d’œuvre qui, au XIe siècle, réalisa en Provence l’abbaye du Thoronet, chef d’œuvre de l’architecture cistercienne. Nous suivons, de mars à décembre 1161, les difficultés techniques qu’engendrent le chantier, et nous sommes témoins des interrogations et des doutes du moine constructeur. Le chantier se déroule sous nos yeux, jour après jour, avec cette pierre sauvage « cassante, incertaine, pleine de fils, de défauts » et qu’il faut aimer « davantage pour ses défauts, pour sa défense sauvage, pour ses ruses à nous échapper. Elle est pour moi comme un loup mâle, noble et courageux, aux flancs creux, couvert de blessures, de morsures et de coups ».

Le moine se livre peu, mais le lecteur comprend qu’il a beaucoup construit. Il relate ses compagnons d’œuvre, des moines et des convers (c’est-à-dire des moines autorisés à ne pas appliquer la Règle), tailleurs de pierre, charpentiers, de véritables artistes de l’architecture.

Un roman qui ne ressemble à nul autre, parsemé d’anachronismes, mêlant réflexion sur l’architecture et méditation sur la foi et sur la faiblesse des hommes.

« … Les plus nombreux considèrent ce livre comme une histoire se rattachant davantage à l’archéologie, à une architecture périmée, à une époque à jamais révolue qui n’a aucun rapport même lointain avec notre temps. Est-il utile de dire que mon intervention fut de décrire à travers une aventure exemplaire ce qu’était le métier d’un architecte hier aujourd’hui et demain. Même si l’on avait à ne plus connaître la vraie façon de le pratiquer je désirais que mon message reste comme un témoin gênant au milieu d’une aventure « architecturale » et « urbanistique » dont les relents nauséabonds n’ont pas fini d’être ressentis ». (Mémoires d’un architecte, Seuil, 1968).

Après son amnistie par Georges Pompidou, Pouillon retournera en Algérie où, pendant vingt ans, il construira nombre d’hôtels et de complexes balnéaires (sa réhabilitation n’interviendra qu’à la fin de sa vie). François Mitterrand lui décernera la Légion d’honneur en 1984. Les dernières années de sa vie, il acheta le château de Belcastel, une ruine en Aveyron, qu’il entreprit de restaurer durant sept ans avec l’aide d’ouvriers algériens.

Fernand Pouillon est également l’auteur de Mémoires d’un architecte (Seuil, 1968).

Il est enterré dans le cimetière du village de Belcastel, où seule sa tombe est anonyme.

À lire également :

Mémoires d’un architecte / Fernand POUILLON (Seuil, 1968)

Mon ambition (entretiens) / Fernand POUILLON (Editions du Linteau, 2011)

Fernand Pouillon, l’homme à abattre / Bernard MARREY (Editions du Linteau, 2010)

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