Les coulisses

Les livres « cultes » des bibliothécaires

Conseiller un livre, quand on est bibliothécaire, fait un peu partie du métier : on vous oriente, vous présente des livres en fonction des réponses que vous allez donner aux questions habillement posées « quel est le dernier livre que vous avez lu ? », « qu’est-ce que vous aimez bien lire ? »,  « vous avez déjà lu … ? » parfois, avouons-le, les livres qu’on vous propose, nous ne les avons pas lus ! Et si par hasard, on vous conseille un de nos livres « cultes », un de ceux qui nous ont construits en tant que lecteur, qui nous ont marqués, bouleversés, qui nous ont façonnés en somme, on ne vous le dira pas, on ne vous racontera pas nos vies ; cela relève souvent de l’intime, de la petite histoire dans l’histoire, on ne se livre pas aussi facilement …

Pourtant, certain.e.s bibliothécaires de Duras ont joué le jeu et vous présentent leurs livres « chouchous », « doudous », chers à leur cœur, leurs livres de chevet … ils ont  eu  du mal à en parler … mais après quelques séances de torture, quelques-un.e.s ont bien voulu se prêter au jeu …

 

Le Portail / François BizotLe portail / François Bizot

Le récit de la première prise de Phnom Pen par les khmers rouges (la seconde débouchera sur le génocide) à travers les yeux d’un diplomate français. Factuel, sans aucun pathos, Bizot décrit un moment d’histoire que son humanisme constant transforme en aventure touchante, prenante, et nous convertit à son amour immodéré pour ce pays qui s’auto-détruira quelques années plus tard. Ils sont tous là, Douch, le futur boucher du régime, le paysan ballotté par les événements, l’homme de la rue. La fille de l’auteur, aussi, mais jamais son ex-compagne, cambodgienne, qu’il se refuse de nommer jusqu’à la fin, on imagine une séparation douloureuse, ou une métaphore de ses rapports compliqués avec un pays à l’histoire bousculée. Ce livre, je ne l’ai pas lâché. Il a continué à résonner en moi tellement longtemps après sa lecture que j’ai envoyé un mail à l’auteur pour le remercier !

 

Gagner la guerre / JP JaworskiGagner la guerre / Jean-Philippe Jawaorski

Quelle plume, et quel roman ! Je ne sais même pas par quoi commencer. Ce livre, c’est l’histoire de Benvenuto Gesufal, maître espion du podestat de la République de Ciudalia, sise dans le Vieux Royaume.
Une histoire contée par le sieur Benvenuto, un type louche, un assassin, un soudard, un cynique sans cœur (pléonasme ?) mais qui fait preuve d’une certaine verve et qui, malgré ces travers, est attachant.
Jean-Philippe Jaworski arrive à donner vie à ce monde, à cette cité (qui rappelle Venise), ces personnages et leur donne une consistance étonnante.
On retrouve, au fil des pages, de nombreux personnages du Vieux Royaume qu’on avait déjà pu croiser dans l’excellent recueil de nouvelles : Janua Vera (du même Jaworski). Tout cela conforte l’impression de familiarité qui m’a prise à la lecture de ce pavé très digeste. Un sans faute littéraire. Pas de longueurs, un vocabulaire pointu sans être pédant, des personnages justes, des situations trépidantes, juste ce qu’il faut de scènes méditatives et posées… rien à jeter !
Sans aucun doute le livre de Fantasy français le plus abouti que j’ai pu lire à ce jour.

 

BlanketsBlankets : manteau de neige / Craig Thompson

Ce livre, on me l’a offert. Il a trainé longtemps chez moi d’une étagère à l’autre, en passant par ma table de chevet. Je l’ai ouvert le soir où un ami m’a dit « Quelle chance tu as ! Tu n’as pas encore lu « Blankets ». Tu vas voir, ce livre est extraordinaire ». Et en effet, je partage aujourd’hui cet avis … ce livre m’a bouleversé plus que je ne l’aurais imaginé. J’ai un peu de mal à en parler. Il y a un peu de moi dans cette histoire … Il fait partie de ces livres qui m’ont fait ralentir mon rythme de lecture car je ne voulais pas le lâcher, je ne voulais pas quitter son univers, ses personnages. Craig Thompson, par son dessin (noir et blanc), ses mots, sait être poignant, romantique, drôle parfois, un brin nostalgique mais toujours d’une incroyable justesse et d’une grande sensibilité. Il nous raconte son enfance, son adolescence, son passage à l’âge adulte, son premier amour. C’est un « roman graphique », comme on dit, dans lequel je me replonge régulièrement par bribes, que j’ai offert mais seulement à des amis très proches et quand je croise des personnes qui ne l’ont pas encore lu, je leur dis « Quelle chance tu as ! Tu n’as pas encore lu « Blankets ». Tu vas voir, ce livre est extraordinaire » !

 

Georges HyvernaudGeorges Hyvernaud  / La peau et les os (Éditions du Scorpion, 1949) et Le wagon à vaches (Denoël, 1953)

J’ai découvert cet auteur il y un an grâce à un article de blog qui m’a incité à le lire. Quelle découverte ce fut pour moi, je dois dire.
Dans « La peau et les os », Hyvernaud décrit ces années de captivité dans un Oflag de Poméranie de 1939 à 1945. L’enfer des camps de détention, le narrateur le décrit avec mesure. Ce qu’il estime insupportable n’est pas tant les privations et la réclusion, que la promiscuité, l’impossibilité de s’isoler de ses semblables, cette plèbe rendue à ses plus méprisables instincts par l’absence d’espoir et la perte progressive de dignité que le dénuement leur inflige. « Le Wagon à vaches », quant à lui, peut se définir comme le journal d’un prisonnier de l’après-guerre – un homme quelconque -, enfermé dans son petit métier, dans des fréquentations médiocres et des souvenirs banals, captif de sa ville.
Ces 2 livres sont criants de lucidité. Sur la misère humaine, sur les conventions sociales, sur le sens qu’on essaye de donner à nos vies, nos pauvres vies. C’est un constat sans concession sur notre condition humaine, nos lâchetés, nos espoirs, nos peurs, nos souffrances. Vraiment ce sont des livres à lire de toute urgence.

Voici un extrait de « La peau et les os  » :
« La pauvreté, ce n’est pas la privation. La pauvreté, c’est de n’être jamais seul. Je m’en rends compte maintenant que je suis de l’autre côté. Le pauvre n’a pas le droit à la solitude. Il naît à la maternité, avec les autres. Il crève avec les autres, à l’hôpital. Entre la crèche et l’hospice il y a les garderies et les asiles, les taudis et les casernes. Sa vie, de bout en bout, il lui faut la vivre en commun. On joue dans le sable public des squares et sur le trottoir de tout le monde. On couche à dix dans la même pièce. On se heurte dans les escaliers et les couloirs. Et c’est plein de murs, d’escaliers et de couloirs, la pauvreté. Les portes ferment mal. Les murs ne séparent pas. N’importe qui peut entrer chez les autres pour emprunter cent sous, pour rapporter une casserole, ou simplement pour s’asseoir les mains aux genoux et raconter sa peine. Et on ne sait même pas où cela commence et où cela finit, « chez les autres ».
« La peau et les os » p.62-63

 

Mars / Fritz ZornMars / Fritz Zorn

Je rangerais ce livre dans la catégorie « culte » car c’est la seule œuvre de cet écrivain, qui a vécu seulement jusqu’à 32 ans. Sa façon d’évoquer l’éducation de ses parents (et sa remise en question), puis sa courte vie, sa maladie avec beaucoup de neutralité et/ou distance peut paraître crue et dérangeante pour le lecteur mais moi je la trouve émouvante et d’une forte lucidité et témoigne d’une grande intelligence. Même s’il est évident, encore une fois, que son auteur traîne un état dépressif qui peut pour certains être pénible. Je l’ai lu il y a une dizaine d’année, sachant que je n’ai pas 30 ans, cela m’a forcément marqué ! Un écrivain capable de s’extraire en quelque sorte de lui-même, j’ai trouvé cela remarquable.

 

 

 

Le quai de OuistrehamLe quai de Ouistreham / Florence Aubenas

Une écriture d’une grande simplicité mais d’une imposante force émotionnelle (pour moi). En s’immergeant et en devenant cette femme de ménage Florence Aubenas raconte la dureté et la misère des emplois précaires.
Elle montre aussi la solidarité, la galère. Ce quotidien devient aussi une épopée.
Ça m’a touché car j’ai eu le sentiment que suite à sa détention elle s’est reconstruite par ce livre et en vivant dans la peau d’une autre pendant quelques temps.
C’est un récit , mélange de journalisme et de romanesque, qui décrit avec précision et sans caricature la réalité sociale et économique des plus précaires.
Un livre « culte », malheureusement, pour notre époque actuelle.

 

 

Le phare Virginia WoolfAu phare / Virginia Woolf

James Ramsay ira-t-il au phare ? Le petit garçon, âgé de six ans, est en vacances avec sa famille sur une île en Écosse à la veille de la Grande Guerre. Il rêve de cette expédition qui ne se réalisera que bien des années plus tard.
Il ne se passe presque rien dans ce roman, connu également sous le titre La promenade au phare. Et pourtant, à sa lecture, j’ai été saisie d’une émotion vertigineuse. La façon dont Virginia Woolf parvient à décrire l’indicible, ce qu’elle appelle le « flux chaotique de la conscience », est admirable.
Pourtant, Au phare est loin d’être une œuvre abstraite ou absconse. Dépeignant de façon poignante les instants ténus, fragiles vécus au cours de l’enfance, elle a fait ressurgir en moi nombre de souvenirs et m’a fait saisir en quoi des événements en apparence anodins sont fondateurs de ce que nous sommes. Vingt cinq ans après sa première lecture, ce livre n’en finit pas de me bouleverser !

 

Tous à Zanzibar / John BrunnerTous à Zanzibar / John Brunner

Et bien ! Quelle claque !
J’avais lu ici où là que « Tous à Zanzibar » était un classique de la S-F, une œuvre phare et incontournable, de ces grands anciens dont la simple mention devrait encore aujourd’hui nous inspirer le respect.
Un peu méfiant quand même, j’ai longtemps retardé la lecture de ce roman, craignant que son contenu soit quelque peu défraîchi par le temps. Le roman date en effet de 1968, et je craignais qu’il soit un peu trop inscrit dans son époque pour me parler.
Et bien pas du tout ! Et c’est même tout le contraire ! Il y a bien quelques idées qui fleurent bon les préoccupations qui agitaient le monde de la S-F en ce temps là (le problème de la surpopulation et des minorités noires notamment), mais dans l’ensemble, le ton est d’une justesse quasi prophétique par moment !
Brunner a su décrypter le monde dans lequel il vit et en imaginer une postérité qui, si elle n’est pas la nôtre, s’en rapproche quand même sacrément par certains aspects.
Le type de narration est très étrange et un peu déstabilisant au départ. Il y a en fait quatre trames narratives distinctes.
Tout est très bien pensé dans ce livre, le monde est d’une cohérence vertigineuse, et si bien écrit, qu’on croirait presque qu’il est écrit d’après nature. Les aphorismes tirés du livres du sociologue Chad C. Mulligan par exemple sont si brillamment écrits qu’on en vient à regretter de ne pas pouvoir se procurer son : « Lexique de la délinquescence ».
Un livre vertigineux, brillant, et qui malgré ses rides, n’a rien perdu de sa force. Un livre majeur.

 

Lettres à D.Lettre à D. /André Gorz

Pour moi, mes livres « cultes » (même si je n’aime pas trop le mot) sont ces livres dont je me rappelle exactement le moment de lecture, dont j’ai conscience de l’environnement et l’état dans lequel j’étais, que je peux replacer sur une ligne temporelle. Et celui-ci en fait partie, pleinement. Ce livre, de peu de pages, je l’ai ouvert en prenant place dans le TGV Nantes-Paris. Je l’ai terminé quand le train a commencé à croiser les gares RER de banlieue. J’avais la larme à l’œil. Il commençait à pleuvoir. Un livre bouleversant ; un déclaration d’amour ; un témoignage touchant qui nous invite à nous interroger sur la véritable signification de l’Amour. Bref, percutant, une lecture qui laissera des traces et dont les mots raisonnent encore en moi.
« J’ai besoin de reconstituer l’histoire de notre amour pour en saisir tout le sens. C’est elle qui nous a permis de devenir qui nous sommes, l’un par l’autre et l’un pour l’autre. Je t’écris pour comprendre ce que j’ai vécu, ce que nous avons vécu ensemble. »

 

WildWild / Cheryl Strayed

Je ne l’ai pas lâché. Il raconte la randonnée de 1700 kms en solitaire d’une jeune femme sur le chemin des crêtes du Pacifique sur la côte ouest américaine.
Il m’a plu car c’est comme un voyage initiatique à travers des paysages qu’on s’imagine à couper le souffle. L’auteur nous plonge dans la nature mais au-delà de ça , sa route est parsemée de rencontres toutes très fortes.
C’est drôle, inspirant et libérateur. Un vrai bouquin de nana qui a des cojones 😉
Je le classerais en « culte » parce que ce personnage fait écho à mes envies de grands espaces et de liberté !

 

 

 

 

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2 commentaires sur “Les livres « cultes » des bibliothécaires

  1. Bonjour, vos suggestions en raviront certains-nes…mais remarquez que vous ne suggérez que des romans et un peu de BD. Rien (et c’est quasiment toujours le cas) dans les domaines sciences humaines, développement personnel, spiritualité, philosophie, psychologie, social, poésie, biographie, correspondances, etc. etc. Il y a tellement de domaines concernant les réflexions, relations et actions humaines, concrètement et universellement !! Peut-être certains lecteurs et certaines lectrices pourraient suggérer bien d’autres ouvrages, car les romans, c’est très limité et limitant… Ce message n’est pas une critique mais une contribution, une incitation à plus d’ouverture, à un profond élargissement. Ouvrages plus universels, plus fraternels, français et autres pays, cultures… Merci ;-). Astrid

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