Sans modération

Coups de Coeur romanesques

Une vie minuscule

Joseph / Marie-Hélène LAFON (Buchet Chastel)
Joseph / Marie-Hélène Lafon«Les mains de Joseph sont posées à plat sur ses cuisses. Elles ont l’air d’avoir une vie propre et sont parcourues de menus tressaillements. Elles sont rondes et courtes, des mains presque jeunes comme d’enfance et cependant sans âge. Les ongles carrés sont coupés au ras de la chair, on voit leur épaisseur, on voit que c ‘est net, Joseph entretient ses mains, elles lui servent pour son travail, il fait le nécessaire. »
Il s’appelle, en effet, Joseph. Il est ouvrier agricole dans une ferme du Cantal. C’est sa dernière place. Bientôt, il sera à la retraite.
Joseph est célibataire, disons plus joliment qu’il n’a pas « fait maison ». C’est un taiseux. Peut-être n’a t-il pas les mots ? Mais il se souvient. De tout : des fermes dans lesquelles il a travaillé, des gens, des bêtes, des bois, de la femme qu’il a aimée et qui est partie il y a bien longtemps de cela.
Marie-Hélène Lafon donne vie à un homme au cœur simple et raconte le monde dans lequel il vit, un monde qui disparaîtra sans doute avec lui.
Marie-Hélène Lafon est l’auteur de « Les derniers Indiens », de « L’annonce » et de « Les pays », très beaux récits, écrits dans la même veine que celui-ci. Des romans baignés de silences.
Une écriture à l’apparente simplicité, merveilleusement ciselée et d’une grande profondeur. Nul ne pourra oublier Joseph dans sa vie.
 

Inventaire après fermeture

Aux animaux la guerre / Nicolas MATHIEU (Actes Sud)
Aux animaux la guerre / Nicolas MathieuUne région sinistrée. Une usine de plus qui ferme. Et voilà une cohorte d’ouvriers sur le carreau. Parmi eux, Martel, le syndicaliste quelque peu ripoux sur les bords (qui a piqué dans la caisse du comité d’entreprise), Bruce, son pote bodybuildé, un rien cinglé, Rita, l’inspectrice du travail, revenue de tout, plus quelques truands ou encore des ados sans projet et déjà résignés.
A travers cette galerie de personnages finement esquissés, Nicolas Mathieu dresse un tableau sombre d’une population borderline qui, en même temps que son travail, a perdu ses quelques illusions.
Un roman noir d’une belle écriture, à la portée sociale indéniable.

Choses vues

Debout payé / GAUZ (Nouvel Attila)
Debout payé / GauzChoses vues par Ossiri, tour à tour vigile aux Grands Moulins de Paris, à la boutique Camaïeu à la Bastille et au Sephora des Champs-Elysées. Des scènes de vie croquignolettes ou émouvantes qui sont autant d’illustrations de notre chère société de consommation. Ossiri est un « debout-payé », un de ces vigiles (ici, un Ivoirien sans papier) payés chichement à rester debout toute la journée.
Mais « Debout payé », c’est également, sous la forme d’un récit autobiographique, un visage de l’immigration africaine en France, empreint de dérision et de mélancolie.
A lire toutes affaires cessantes… debout, assis ou couché !
 

Une vie … Et rien d’autre

Et rien d’autre / James Salter (L’Olivier)
 
Et rien d'autre / James SalterPoint d’intrigue dans le dernier roman de James Salter : l’histoire d’une vie.
Mais avec quel art, quelle subtilité, quelle virtuosité l’auteur nous immerge-t-il dans la vie de Philip Bowman, un éditeur new-yorkais, depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale jusqu’aux années 1980 !
Quarante années de la vie d’un homme et de son entourage se déroulent sous nos yeux. Une vie somme toute plutôt conventionnelle : le travail d’un professionnel sérieux, la fréquentation des milieux intellectuels new-yorkais, des rencontres amoureuses avec des moments de bonheur et des désillusions…
Mais là où Salter surprend et éblouit le lecteur, c’est en le conduisant, au détour d’une phrase – avant de retrouver le héros du livre – sur des chemins de traverse auprès de ceux qui ont accompagné Bowman à certains moments de sa vie. Avec une subtilité et une profondeur étonnantes, il donne vie à une multitude de personnages.
Eblouissant.
 

Une chute

Meursault, contre-enquête / Kamel DAOUD (Actes Sud)
 
Meursault, contre-enquête / Kamel DaoudAu soir de sa vie, Haroun, le frère de l’Arabe tué par Meursault, le personnage de l’Etranger, donne nom et vie à son frère, le grand absent, l’oublié de l’œuvre de Camus. Moussa Ouled El Assasse, tel était son nom, fils préféré de leur mère, une mère dont le destin bascula en même temps que celui de son fils chéri.
Dans ce long monologue où jamais le nom de Camus ni celui de son roman ne sont prononcés, on se rend compte que le destin d’Haroun, le frère mal-aimé, rejoint étrangement celui du meurtrier de son frère.
Roman miroir de celui de Camus mais sûrement pas sa copie.
Du grand art.
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